De quelle saison vient ce fruit ?
Savoir où l'on en est ne se décide pas depuis l'intérieur. La position se prend par comparaison : le regard fait le tour, relève où en sont les autres, et l'écart fait office de réponse. Le procédé est si ordinaire qu'il passe pour une faculté intime. Il lui faut pourtant, pour rendre le moindre chiffre, au moins deux corps.
Une observation consignée garde la trace d'un cas où le second corps faisait défaut. Il y est question d'une personne qui passe l'essentiel de ses journées à réfléchir en même temps qu'elle fabrique. Rien ne l'y contraint : le choix vient d'elle, et le document insiste sur ce point. On y trouve peu de moments où la tension retombe. Cette personne dit qu'elle est pressée.
Elle dit aussi qu'il lui faut parler. Non pas se distraire : parler. Ce qui sort alors n'est rien d'autre que la suite de ce qui tourne déjà, de sorte que la conversation ne procure aucun repos. Il s'agit d'une sortie et non d'une pause : de ce qui s'accumule et finit par tout bloquer quand l'évacuation cesse.
Or ce qui revient, quand la chose est dite, est un point d'interrogation. Le document écarte l'explication commode : la difficulté du sujet n'est pas en cause. C'est simplement que personne, alentour, n'a la même image en tête. Les réponses arrivent sous forme d'acquiescement. Aucune ne tranche.
La tentation serait de refermer ici et d'appeler cela de la solitude. Le document interdit ce raccourci, et c'est là son apport principal : personne n'a imposé d'échéance, personne ne réclame, personne n'a prononcé le mot « lent », aucun différend n'est ouvert, rien ne se perd d'un côté ni de l'autre. Ce qui presse ne vient d'aucun dehors.
Reste une situation que la physique connaît bien et ne résout pas : un corps unique dans le vide. Le mot « vitesse » y perd son contenu, puisque aucune mesure prise à l'intérieur ne dira jamais si ce corps file ou s'il stationne. Il n'y manque pas un instrument. Il y manque un autre corps. Sans second terme, « rapide » et « lent » ne sont plus des résultats : ce sont des humeurs. Et rien n'éteint une humeur.
Le document contient une phrase qui déplace tout le reste. Sur ce qu'apporterait un interlocuteur capable de suivre, la réponse de cette personne tenait en deux issues possibles : « presque personne ne va aussi loin », ou bien « c'est tout à fait banal ». Et l'une valait l'autre.
L'usage voudrait qu'on espère la première. Le contenu de la réponse était pourtant indifférent. Ce qui manquait n'était pas un encouragement : c'était une lecture. Le besoin ne portait pas sur ce que dirait la mesure, mais sur la possibilité qu'une mesure ait lieu. Une mauvaise nouvelle vérifiable aurait fait le même effet qu'une bonne.
Pourquoi cette mesure n'arrive-t-elle pas ? Parce que la matière à comparer n'existe que d'un seul côté. Ce qui parvient au regard des autres, c'est ce qui a mûri ; le reste ne circule pas. Devant un fruit, la question de la saison d'où il vient ne se pose même pas : il est là, il est mûr, et la durée qui l'a porté ne voyage pas avec lui. La terre où cela s'est joué demeure sur place.
La comparaison perd donc l'un de ses deux termes, et la perte ne se remarque pas, puisque ce terme n'a jamais été montré. Ce carnet consacre ailleurs un relevé à un cas où l'attention se fixe entièrement sur ce qui est donné à voir ; cette fois, la difficulté a changé de camp : elle appartient à qui observe et se mesure.
En face, le champ dont on s'occupe soi-même se voit jusque sous la terre. Chaque étape en cours, chaque reprise, chaque portion laissée à moitié : rien n'échappe à qui creuse. La comparaison met donc face à face un fruit mûr et un sol encore ouvert. Le résultat ne dépend ni du talent ni de la lenteur réelle. Il est décidé par la matière disponible, et il tombe toujours du même côté.
Le document ajoute un détail qui achève d'expliquer la pression. Cette personne dit voir l'ensemble terminé avant même d'avoir commencé. L'image complète est là dès le départ, nette, et elle le demeure pendant toute la durée où rien n'existe encore. L'écart entre ce qui est vu et ce qui est fait reste donc sous les yeux, sans interruption.
Qui ne voit rien d'avance n'a pas de quoi s'impatienter. L'impatience naît de la vue et non de l'aveuglement. Une même faculté donne les deux effets : elle accélère le travail et elle entretient le sentiment du retard. Rien n'est cassé là-dedans. Une capacité fait ses deux métiers en même temps.
Reste une question de fait : la progression existe-t-elle ? Le document répond oui, sans réserve. Sous la main de cette personne, les pièces se sont multipliées, des mécanismes se sont ajoutés, et ce qui demandait un certain effort en demande moins. Le mouvement est réel, et consigné. Ce que le document ne contient pas, c'est une seule ligne disant si ce mouvement est rapide.
Un autre relevé, dans ces pages, porte sur un tiers qui résume une personne en quelques crans. Ici, le geste va exactement à l'envers. Rien n'est posé sur cette personne, faute d'un tiers pour le faire.
Le document contient d'ailleurs le contraire d'une plainte. Une cause de lenteur a été repérée dans la manière de procéder, puis retirée — par cette personne, sans indication venue du dehors. La lucidité sur soi fonctionne donc. Ce qui ne fonctionne pas, c'est la comparaison, et la comparaison ne relève pas de la lucidité : il lui faut un second terme, et ce terme n'est pas là.
De là vient une chose que l'on soupçonne rarement : ne pas pouvoir se mesurer pèse plus lourd que le retard lui-même. Un retard constaté devient une quantité. Une quantité se regarde, se discute, se réduit, ou s'accepte. Un retard invérifiable ne devient jamais une quantité. Il demeure à l'état de doute, et rien ne mord sur un doute.
Voici enfin ce que le document laisse pour la fin sans jamais le formuler. La saison qui n'a rien donné n'entre dans aucun compte. Du côté des autres, la chose se comprend : ils voient le fruit, jamais la terre. Mais le décompte que cette personne fait d'elle-même ne comporte pas davantage de ligne pour cette période. Elle y figure comme un blanc, comme le temps d'avant — alors que c'est exactement là que se fabrique ce qui sera vu plus tard.
Ce qui est retranché ne l'est donc pas seulement du dehors. La même soustraction se répète à l'intérieur, et là, personne ne s'y oppose.
Du dehors, un champ où rien ne se passe et un champ où tout se passe sous la terre présentent la même surface : plate, unie, sans rien à montrer. Rien, vu d'en haut, ne sépare les deux. Le document s'arrête là. Il ne dit pas laquelle des deux étendues il avait devant lui.