On continue de payer, et pourtant rien ne s'accumule entre les mains
Beaucoup de choses en usage ne sont pas des choses qu'on possède. Elles viennent du dehors, elles restent disponibles tant que dure l'accord, et elles s'en vont avec lui. Rien là-dedans n'a l'air d'un problème, et il n'y en a pas forcément un : ce qui n'est pas à soi ne demande pas d'être gardé. En échange, quelque chose sort à intervalle fixe, en parts assez petites pour que la sortie ne se remarque pas.
L'observation qui suit se limite à un point de cette affaire. Elle s'appuie sur ce qu'une personne en a dit, une fois la chose passée. Le texte n'indique ni qui, ni où, ni quand, et rien n'y précise ce que cette personne prenait au-dehors. Ce qui demeure visible, c'est le comportement de l'accord lui-même. Rien de plus.
Plusieurs accords de ce genre couraient en même temps. Tous de la même famille : disponibles pendant, absents après. Une fois l'accord clos, il ne subsiste rien de ce qui avait servi. Ce n'est pas un défaut du montage, c'est le montage même, et cette forme fait partie de l'accord au même titre que sa durée.
L'un d'eux, pourtant, ne servait plus. Pas seulement moins : il ne restait plus rien à faire tourner de ce côté-là. La sortie, elle, ne s'était pas interrompue. À intervalle égal, la même quantité partait, indifférente à ce qui se passait — ou ne se passait pas — à l'autre bout. Rien n'avait jamais attaché l'usage et le paiement l'un à l'autre. Les deux avançaient côte à côte depuis le premier jour, si bien que l'un pouvait s'arrêter sans que l'autre le sache.
La chose est apparue le jour où la même quantité s'est présentée d'un coup, réunie en un seul morceau. Tant qu'elle sortait par petites parts, elle ne se voyait pas. Elle n'avait pourtant pas grandi ce jour-là. C'était seulement la première fois qu'une main devait la soulever entière.
Un chargement divisé en grains ne pèse pas moins qu'un bloc de même masse. Il se soulève seulement sans y penser, une poignée après l'autre, et rien dans le geste n'avertit de ce que fait le total. La masse ne change pas d'avis. La main, si.
Une remarque courte accompagne ce passage du récit : dans d'autres circonstances, la même sortie n'aurait rien pesé du tout. La quantité, elle, était identique. Ce qui avait changé se trouvait du côté de qui portait, non du côté de ce qui était porté. Une masse reste ce qu'elle est ; la force qu'il faut pour la tenir dépend de l'endroit où elle est tenue. Il n'y a là ni faute ni mérite : la même somme ne fait pas le même poids selon l'état de qui la soutient.
Il a déjà été question ailleurs d'heures plaisantes sur le moment et introuvables ensuite : ce qui s'écoule ainsi trouve preneur ailleurs et ne se récupère par aucun moyen. Les deux cas ne se recouvrent pas. Ici, on comptait ce qui sortait, et cela s'inscrivait quelque part. Le rapprochement ne vaut que sur un point : la dépense a bien eu lieu, et elle n'a rien laissé en dépôt.
Car il reste quelque chose, tout de même. Il reste le nombre de fois. Le compte, lui, s'accumule très bien : il grandit à chaque intervalle, il se conserve, il se retrouve intact longtemps après. Aucune autre grandeur ne s'accumule dans ce montage. Un compte n'est pas une réserve. Il enregistre ce qui est parti ; il ne le remet pas à disposition. On peut le relire, on ne peut pas s'en servir.
Un autre point se pose à côté de celui-là : le compte n'ouvre aucun droit pour la suite. Avoir payé longtemps ne rapproche de rien. Chaque intervalle repart du même endroit, et ce qui précède ne s'ajoute pas à ce qui suit. C'est peut-être là que le mot manque le plus : s'accumuler suppose qu'une couche se dépose sur la précédente. Ici, rien ne s'accumule de cette façon.
Il existe en mécanique une situation qui ressemble à un paradoxe. Une masse tenue à bout de bras, immobile, réclame un effort à qui la tient : la fatigue vient, les bras finissent par trembler, la dépense est parfaitement réelle. Et pourtant, tant que rien ne se déplace, aucun travail n'est produit, au sens strict où la mécanique emploie ce mot. L'énergie sort et il ne se construit rien. La comparaison souffre évidemment d'un défaut d'échelle : il ne faut pas un théorème pour décrire une somme modeste qui s'en va régulièrement. Ce défaut ne retire pourtant rien à ce que la figure laisse voir, et ce qu'elle laisse voir tient en une phrase : une dépense peut être continue, entière, parfaitement réelle, et n'avoir d'autre effet que de maintenir une chose en place.
Maintenir une chose en place n'est pas rien. Tant que la dépense dure, la chose est là et elle sert ; personne n'avait promis autre chose. Le point est ailleurs. La fin de la dépense et la fin de la disponibilité tombent au même instant, et dans tout l'intervalle qui les sépare, rien ne s'est déposé entre les mains.
Rien ne s'est évaporé pour autant. Ce qui est sorti est arrivé quelque part, intégralement, et y a pris une forme utilisable : celle d'un flux qu'on peut attendre. Le même mouvement, regardé depuis le point de départ, ne laisse qu'une suite de petites disparitions dont aucune ne pèse assez pour se faire remarquer. La quantité est la même aux deux bouts. Seule change la manière dont elle se présente, et cette manière décide de ce qui se voit.
Une conclusion se présente d'elle-même à cet endroit : posséder vaudrait mieux. Le récit ne la valide pas : ce qui l'en empêche y figure déjà, posé un peu plus loin. La même personne notait, à propos de choses achetées puis gardées sans usage, que le fait de les avoir ne leur donne aucune valeur. Une chose rangée quelque part et jamais reprise est elle aussi une masse tenue immobile : elle occupe, elle demande un peu de soin, et elle ne produit rien. Rester et valoir sont deux états distincts, et le second ne découle pas du premier.
Une autre observation s'était arrêtée sur un cas voisin : l'écart entre ce que réclame le fait de rester et ce que réclame le fait de s'en aller. La question posée ici n'est pas celle-là. Elle ne porte pas sur ce qu'il en coûte de partir, mais sur ce qui se trouve là, ou ne s'y trouve pas, une fois le départ accompli.
Plus tard, une autre décision a suivi, sur un point différent : cesser de prendre au-dehors, et faire tourner la chose sur place. Une réponse compliquée était en cours d'assemblage pour s'accommoder de la situation ; elle s'est arrêtée là, parce que la prémisse venait de disparaître en dessous. Rien ne dit que cette porte soit ouverte partout. Elle l'était dans ce cas. Le récit reste muet sur ce qui décide de son ouverture dans les autres cas.
Une fraction des sorties déjà faites est revenue plus tard, après une demande. Non parce que la règle le prévoyait — elle ne le prévoyait pas — mais parce que le cas a trouvé un traitement en dehors d'elle, à une condition qui se trouvait déjà remplie. Cela s'est fait sans heurt, et personne ne s'est fâché. Une exception ne dit rien de la forme générale d'un montage.
Le ton du récit ne monte jamais. Il n'y a là ni colère ni révélation. Quelqu'un s'est aperçu de quelque chose, l'a vérifié, puis a décidé. Trois temps, dans cet ordre, sans un cri au milieu.
Reste ce qui ne se referme pas. On continue de payer ; pendant ce temps, la chose est là et elle sert, et cela aussi appartient au récit. Ce qui s'accumule s'accumule ailleurs : d'un côté un compte qui grandit et dont on ne peut rien faire, de l'autre une quantité continue qui arrive sans à-coup. Entre les mains, rien. Le récit ne dit pas si quelque chose s'est perdu là-dedans. Il note seulement qu'on ne s'en aperçoit qu'au moment où les petites parts se présentent réunies, et que ce moment-là n'était inscrit dans aucun accord.