On continue de payer, et pourtant rien ne s'accumule entre les mains
Un mois, j'ai lu un relevé bancaire, mais je n'y ai vu que des chiffres.
7 €, 9,80 €, 12 €. Trois prélèvements alignés, dont la somme ne semble pas si élevée. Mais quand on m'a demandé ce qui s'accumulait en dessous, je suis resté sans réponse. J'ai eu beau regarder l'étagère, puis le bureau, rien ne s'y était ajouté. J'utilise pourtant ces services sans interruption, et pourtant il ne me reste rien entre les mains.
On a beau la saisir, elle glisse entre les doigts
L'achat unique, lui, a une masse.
Achetez un livre, et il rejoint l'étagère. Achetez un outil, et la boîte à outils s'enrichit. Une fois l'usage terminé, l'objet reste là, avec tout son poids. Il suffit de regarder l'étagère pour retrouver, dans l'alignement des dos de livres, la trace de chaque choix passé. Même couvert de poussière, un fait ne bouge pas : l'objet est là. Posséder, c'était donc cela — quelque chose qui subsiste comme une masse, même après la fin de l'usage. Voilà que je m'exprime encore de façon bien grandiloquente. En clair : ce qu'on achète ne disparaît pas, il reste là, un point c'est tout. Il y a dix ans encore, les films et la musique s'alignaient sur l'étagère, à mesure des achats. Chaque pochette, chaque tranche de livre donnait une forme concrète au souvenir d'un choix.
L'abonnement, lui, n'a pas cette masse. Chaque mois, quelque chose traverse la vie, mais ne fait que passer, sans jamais s'accumuler. On tend la main pour le saisir, on croit y arriver, et cela coule entre les doigts. Au moment où l'on résilie, l'écran s'éteint, la porte se referme, et il ne reste rien. Ce que j'ai déjà observé sur la façon dont votre temps devient une marchandise vient de la même racine. Ce qui n'est donné que pendant l'usage, et repris dès qu'on s'en éloigne, n'a jamais été une possession — seulement un prêt.
L'argent versé se transforme bien en masse, quelque part. Mais pas dans la pièce de celui qui paie — dans le bâtiment de celui qui reçoit. Des serveurs s'ajoutent, des catalogues de livres ou de films s'étoffent, et les revenus, empilés abonné après abonné, épaississent tranquillement l'actif de l'autre côté. De ce côté-ci, il ne reste que la trace du paiement, qui ne partage pas un millimètre de cette épaisseur. Aux deux bouts d'un même geste, l'un accumule de la masse, l'autre ne garde qu'un souvenir. Le nom de ce bâtiment, son adresse, rien de tout cela n'apparaît sur le relevé. Si cette asymétrie n'a pas encore de nom, c'est peut-être qu'elle est trop banale pour que quiconque ait ressenti le besoin de la nommer. Il est d'ailleurs assez intéressant de constater que le joli mot « abonnement continu » désigne en réalité le maintien d'un état de non-possession.
À intervalles réguliers, dans le silence
Un pendule qui oscille avec régularité ne se remarque plus comme un bruit.
Une goutte d'eau qui tombe à intervalles réguliers finit, elle aussi, par ne plus s'entendre. La trotteuse d'une montre, tant qu'elle ne se dérègle pas, équivaut presque au silence. L'attention humaine, semble-t-il, ne réagit qu'au changement, jamais à la répétition. Chaque mois, à la même date, le même montant est prélevé, de la même façon. C'est précisément cette régularité qui le fait passer sous le radar.
La modicité de chaque somme accentue encore ce phénomène. 7 €, ce n'est pas un montant qui pousse à s'arrêter pour calculer. Mais multipliez-le par douze, puis par plusieurs années, et le chiffre cesse d'être négligeable. Tant qu'on ne nous présente que le montant mensuel, le jugement se referme toujours sur la plus petite unité possible. La question ne se pose jamais en termes de total. Chaque mois, nous continuons de répondre à la même petite question.
Même les mois sans usage, le débit ne s'arrête pas
Un débit, ça ne se voit pas facilement.
Même un mince filet, multiplié par le temps, devient un volume considérable. Une goutte qui fuit d'un robinet ne compte pour rien, mais laissez-la couler un an sans vous en apercevoir, et c'est une quantité d'eau non négligeable qui aura disparu. L'abonnement, lui, ne montre jamais que le débit — le montant par mois, rien de plus. Le volume total, celui qu'on obtient en multipliant ce débit par le temps, reste hors du champ de vision.
Plus un service est oublié, plus cette intégrale — cette accumulation silencieuse — se prolonge. Même les mois sans usage, le même montant continue de sortir du compte. On cesse d'ouvrir l'application, on ne se souvient même plus de l'écran de connexion, et pourtant le jour du prélèvement, lui, revient toujours ponctuellement. Le jour où l'on s'en aperçoit, on a payé plus de mois qu'on n'en a réellement utilisé. Entre celui qui oublie et le mécanisme qui, sans se soucier d'être oublié, continue imperturbablement de tourner, il y a une étrange asymétrie. L'un peut oublier ; l'autre n'a pas le droit de le faire — ou plus exactement, il est conçu pour ne jamais se laisser oublier. Tant qu'on ne fait pas l'effort de résilier, le débit continue de couler en silence. J'ai déjà observé ailleurs comment la liberté même de partir finit par être rognée, et l'issue de ce labyrinthe se trouve, ici aussi, au même endroit. L'entrée est soignée, polie pour attirer ; seule la sortie reste à l'abandon.
Chers lecteurs, le mois prochain, quand vous ouvrirez votre relevé, lirez-vous les chiffres alignés comme un montant mensuel, ou comme un volume accumulé ? La réponse n'appartient qu'à celui qui l'ouvre.
Je me contente, moi, d'en consigner l'écart.