Où s'écoule cette cotisation que vous versez ?
À intervalle fixe, une somme quitte le compte de quelqu'un. Elle part le même jour, pour le même montant, sans que rien ne bouge autour d'elle. Aucun bruit, aucune décision à prendre ce jour-là : on a signé une fois, il y a longtemps, et depuis le prélèvement se répète tout seul. Une cotisation, dit le libellé. Le mot est court, l'opération est brève, et personne n'a besoin de vouloir à nouveau pour que la chose ait lieu. C'est sans doute la seule dépense qui se poursuive sans qu'on la décide.
Quand on demande à cette personne pourquoi elle paie, la réponse vient vite et s'arrête aussitôt : « au cas où ». Au cas où quoi, exactement ? Là, la phrase s'interrompt. Le cas n'a pas de forme, pas de date, pas de nom. Quant à l'argent déjà parti, celui du premier versement comme celui du dernier en date, il se trouve en ce moment quelque part, sous une garde quelconque, occupé à quelque chose — et la personne qui l'a versé ne saurait pas dire à quoi. Elle paie pour un événement inconnu, avec un argent devenu invisible.
Ce qui soutient ce geste tient à peu de chose : dans un coin du document, un mot a été posé. Un mot qui parle de tranquillité, ou de protection, ou de sérénité selon les formulations. Il se lit comme une garantie, il en a la place et la solennité. Mais dès qu'on lui demande son contenu précis — quel événement, quelle somme, quel délai — le mot reste muet sur chacun de ces points. Il rassure sans s'engager. Un mot pareil ne ment jamais : il se contente de ne rien affirmer, ce qui est nettement plus confortable.
Cette ignorance n'a rien d'exceptionnel. On la retrouve partout où une somme confiée repart aussitôt travailler ailleurs, chez des inconnus, et ne laisse derrière elle qu'une promesse de rendre. Ici, personne ne va jusqu'à poser la question. Ce qui part à chaque échéance ne dort pas dans un coin en attendant le jour de son propriétaire. Personne ne demande où cela se trouve, et le document ne le raconte pas. La somme s'en va, le silence qui suit son départ fait partie de l'arrangement, et cet arrangement ne surprend personne.
Un tel arrangement n'a pourtant pas toujours existé. Il fut un temps où l'aide n'allait pas plus loin qu'à portée de main. Celui qui manquait de tout recevait de son voisin, et le voisin savait à qui il donnait. Les deux se connaissaient de visage : ils s'étaient croisés la veille, ils se croiseraient le lendemain. Aucun dispositif n'était nécessaire pour annoncer qu'une difficulté venait de commencer quelque part : elle se savait toute seule, sans moyen prévu pour la transmettre, et bien avant que quiconque ait eu à s'en charger. La distance était courte, et c'était là tout le mécanisme.
Puis un autre dispositif est apparu, qui procède autrement : prendre un peu chez un très grand nombre, et remettre le tout à l'un d'eux, le jour où celui-là en a besoin. Les deux extrémités ne se rencontrent plus. Celui qui paie ne verra jamais celui qui reçoit ; celui qui reçoit ne saura pas de qui vient l'argent. Entre les deux ne circulent que des références : numéros de dossier, identifiants, codes. Rien qui ressemble à une personne. Le mécanisme fonctionne précisément parce qu'il n'a pas besoin d'en connaître une.
Et ce dispositif porte loin. Beaucoup plus loin que la rue d'autrefois. Une difficulté survenue à l'autre bout du monde, chez quelqu'un dont personne alentour n'a jamais entendu le nom, se trouve couverte quand même, sans que personne n'ait à se déplacer. La portée du soutien a cessé d'être celle d'un bras : elle couvre maintenant des régions entières et des vies entières, et elle franchit sans effort ce qu'aucune bonne volonté n'aurait franchi. — Voilà une phrase bien solennelle. Plus simplement : l'aide va désormais là où les pieds n'iraient pas.
Une chose mérite d'être notée tout de suite : ce dispositif ne supprime pas le malheur. La maladie qui traverse le mécanisme reste une maladie ; l'accident qui en ressort n'a pas été annulé. Seul a bougé l'endroit du malheur : sa charge se pose maintenant ailleurs, et sur d'autres. Le mécanisme découpe le fardeau d'une seule vie et le répartit sur les cotisations minuscules d'une foule, et ce poids séjourne là, hors de vue, jusqu'à la seconde où quelqu'un le paiera. Rien ne s'est effacé en chemin. Quelque chose a simplement été transféré ailleurs.
Réparti de cette manière, le malheur change de nature : il devient une probabilité, une part attendue et calculée d'avance. La personne qui verse à intervalles réguliers est comptée là-dedans, non pas comme elle-même, mais comme un cas parmi des cas semblables. Le mouvement est le même qu'ailleurs, là où un guichet demande un numéro avant de demander un nom, parce qu'aucun dispositif ne peut tenir une population entière personne par personne, chacune avec son histoire particulière. Personne n'a décidé cela par malveillance. C'est ce que coûte l'échelle, et l'échelle est justement ce qu'on est venu chercher.
Vient enfin le jour où l'argent va réellement vers quelqu'un. On pourrait croire que le visage revient à cet instant précis. Il ne revient pas. Celui à qui le malheur est arrivé devient un dossier ; le dossier est reçu, vérifié, instruit, validé ; un virement part. Aucun bruit de pas qui s'approche, aucune parole maladroite que quelqu'un aurait dite en arrivant, rien de ce qui accompagnait autrefois la venue d'un voisin. Le soutien se présente sous la forme d'un nombre, silencieux et exact. Rapide. Équitable. Et sans visage.
De l'autre côté, la même absence. Celui qui a reçu ne saura jamais quelles cotisations l'ont secouru. Une multitude de versements minuscules se sont assemblés pour lui, venus de gens qu'il n'a pas croisés et ne croisera pas. La gratitude, du coup, n'a pas d'adresse : rien ne subsiste vers quoi elle pourrait aller. Aucun visage n'a été gardé nulle part, et le remerciement reste où il est né, sans jamais rejoindre celui à qui il reviendrait.
En plaçant les deux époques côte à côte, on voit assez bien ce qui a été échangé. L'aide d'autrefois avait un visage et n'allait pas loin. L'aide d'aujourd'hui porte à une distance qu'aucun bras n'atteindra, et elle n'a pas de visage. Rien là n'a été raté, ni laissé de côté par inadvertance. La distance se paie, simplement, et ce qu'il a fallu céder pour l'obtenir, c'est le visage. Le soutien traverse des vies entières justement parce que personne, aux deux bouts, ne connaît personne.
On n'a jamais obtenu les deux ensemble. Une aide qui connaît son destinataire s'arrête là où s'arrête ce qu'elle connaît. Une aide qui porte loin doit se passer de tout ce qu'elle ne peut pas emporter, et un visage ne s'emporte pas. Ce que le trajet a fait lâcher, aucune écriture ne le retient : le document sait compter des montants et des délais, et rien n'y a été prévu pour recevoir une perte de cette sorte. La perte n'est écrite nulle part ; elle se voit seulement au moment où l'argent arrive, et cet instant-là passe sans que rien ne s'y arrête.
Reste la personne du début, qui verse toujours à la même date. Sa cotisation s'écoule vers un endroit qui restera invisible pour celle qui la verse. Une part servira peut-être, un jour, à quelqu'un dont le nom ne parviendra jamais jusqu'à cette personne. Une autre part reviendra peut-être vers elle, plus tard, sous un autre nom et par un autre chemin. Le mot posé dans le coin du document continue de rassurer, aussi peu engagé qu'au premier jour. Et le geste, lui, se répétera à l'échéance suivante, au même rythme et pour le même montant.
Ce qui manque dans tout cela n'est pas de l'argent : le versement arrive, le dossier se traite, la somme part, et de ce côté rien ne manque. Ce qui manque, c'est de savoir vers qui. Ce jour-là, le mécanisme a relié deux personnes aussi étroitement que l'étaient un voisin et son voisin d'autrefois, et aucune des deux ne l'apprendra jamais. Pour que ce lien se voie, il faudrait raccourcir la portée. Ce que cela coûterait, personne ne l'a encore posé en face du reste.