Ce travail est-il rémunéré en passion ?
Il existe des endroits où certains passent, pour leur travail, et où d'autres restent en groupe, à parler et à rire. Le passage dure quelques instants. Le groupe, lui, était là avant et sera encore là ensuite.
Un relevé d'observation garde une phrase qu'une personne dit avoir pensée dans ce genre de moment : être employé quelque part, et toucher un salaire quoi qu'on fasse de la journée, ce serait plutôt confortable. La pensée revient surtout les jours de fatigue. Les autres jours, elle ne revient pas.
La journée d'où sort cette phrase se laisse reconstituer sans peine. Une soirée où des gens se réunissent, une nuit trop courte, puis un matin de travail qui use le corps. Le travail se fait quand même, sans éclat ; il s'abrège un peu, puis vient un repas, et le corps s'allonge. L'après-midi, pourtant, la même personne prévoit de se remettre à l'autre travail — celui qu'elle monte elle-même et qui ne rapporte encore rien. Le corps est vidé. L'élan, lui, est encore là, et il va vers ce travail-là.
Deux travaux dans une seule journée, et deux grandeurs qui ne se mesurent pas sur le même axe. La première se compte, se verse, s'épuise. La seconde ne se compte pas du tout : elle indique seulement de quel côté quelqu'un se relève quand le corps ne suit plus. Rien n'empêche de les observer ensemble. La difficulté commence plus loin, au moment où quelqu'un décide de les additionner.
L'attrait du salaire assuré s'arrête d'ailleurs très vite. La même personne sait qu'elle ne tiendrait pas dans un emploi de ce genre. Recevoir des consignes lui est impossible ; réfléchir par elle-même lui paraît plus rapide et plus sûr ; la partie où chacun renvoie la responsabilité au suivant lui répugne. L'attirance et le refus logent donc dans la même tête, en même temps, et l'un n'annule pas l'autre.
Ce qui attire et ce qui repousse forment du reste un seul et même arrangement, regardé une fois par un bout et une fois par l'autre. Toucher un salaire quoi qu'on fasse de sa journée suppose que quelqu'un décide de ce qu'on en fait. Les deux vont ensemble, et rien ne permet de prendre l'un sans l'autre.
Aucun mépris ne traverse ce relevé, et il vaut la peine de le préciser. Travailler pour vivre est lourd, la personne observée le dit sans détour : il y a des jours où le sens fait défaut et où l'on continue quand même, parce que s'arrêter est exclu. Elle ajoute ne pas savoir comment les autres s'y prennent. Elle dit n'avoir jamais connu qu'un travail d'exécution ou un travail proche du loisir, et ce qui se passe à l'intérieur des autres formes lui échappe.
Reste la soirée de la veille. Ce qui s'y est dit du travail se résume à peu de mots : l'avancement, l'entreprise, le supérieur, le salaire annuel. Le vocabulaire est cohérent, tout le monde le partage, et la conversation tourne sans accroc. Un sujet, pourtant, ne vient jamais sur la table : ce que tout cela veut dire pour qui le fait. Rien ne permet d'affirmer que la question soit absente des vies présentes ce soir-là. Elle se range simplement dans une autre pièce. L'argent se discute à table ; le sens se discute plus tard, ou ne se discute pas.
La personne observée en tire une conclusion qui ne concerne qu'elle : parler travail avec d'autres ne lui est plus possible. Aucune hostilité là-dedans. Les gens de la veille n'ont rien perdu à ses yeux ; ce sont les valeurs qui ne coïncident plus, et la conversation manque d'appui.
Or deux choses rangées dans des pièces séparées ne se comparent jamais. Et ce qui ne se compare jamais peut se substituer sans que personne fasse le calcul. Une somme prise entre deux axes différents ne produit pas un total ; elle produit l'apparence d'un total, ce qui suffit dans la plupart des conversations.
Dit comme cela, l'affaire prend des airs de géométrie. Sur place, elle ressemble surtout à quelqu'un qui a sommeil et qui se lève quand même.
La suite est connue, et elle est aimable. À l'endroit prévu pour un montant, un mot vient s'installer : la passion, le sens, la fierté du métier, la chance de faire ce qu'on aime. Le mot est souvent exact — c'est même pour cela qu'il fonctionne, un mot faux se remarquerait tout de suite. Le chiffre, lui, descend d'un cran, et rien dans la phrase n'indique qu'une soustraction vient d'avoir lieu. Le mécanisme appartient à la même famille que la demande aimable qui prélève une part à l'intérieur d'un prix : l'échange reste agréable du début à la fin, et ce qui a été retranché ne se voit nulle part.
Le mot recouvre la part manquante ; il ne la remplace pas. Changer le nom d'une grandeur revient à changer de repère : les chiffres écrits bougent, la chose mesurée ne bouge pas. Cette part demeure là où elle a été produite, à la charge de qui l'a produite, sous un nom qui n'appelle aucun versement — comme l'heure qu'un second passage consomme et que personne ne compte.
Ce que cette série nomme considération réciproque n'a rien de compliqué : ce qu'une personne fournit doit exister ailleurs que dans sa propre tête, et exister sous une forme qui s'écrit. Un mot, lui, ne s'inscrit pas. On le prononce, on l'entend, et il s'arrête là.
Il reste alors à séparer deux gestes qui se ressemblent beaucoup et qui n'ont pas du tout le même effet.
Quand la personne qui travaille prononce le mot elle-même, personne ne lui retire quoi que ce soit. La fatigue devient une décision, et une décision appartient à qui la prend. Le relevé garde là-dessus la dernière phrase laissée par la personne observée : vivre de manière à pouvoir dire, tout à la fin et en riant, que cette vie-là était la bonne. Il n'y a guère que cela, dit-elle, qui l'occupe. Personne d'autre ne peut donner une chose pareille. Personne d'autre, donc, ne peut la décompter.
Quand le mot vient de l'autre côté de la table — du côté qui décide du montant — l'effet n'est plus le même. Le mot cesse de décrire. Il paie. Il prend la place réservée à autre chose, et il la prend avec un vocabulaire emprunté à celui qui travaille.
Les deux gestes emploient exactement les mêmes mots. À la surface, rien ne les distingue, et c'est pour cette raison qu'on les confond souvent de bonne foi.
Retour à la scène du début. Un groupe qui parle, quelqu'un qui traverse. Depuis l'endroit où le groupe reste, celui qui traverse a l'allure de quelqu'un qui se dépense beaucoup pour ce qui ne rapporte rien encore. Vue de l'autre bord, la scène s'inverse : le groupe a l'allure de gens qui reçoivent un montant fixe quoi qu'il arrive. Les deux images se prennent depuis l'extérieur, et depuis l'extérieur, une part choisie et une part attribuée ont exactement la même forme.
Ce jour-là, aucun des deux côtés ne demande à l'autre ce qui, dans sa journée, n'est rémunéré par rien. La question ne blesserait personne. Elle ne se pose presque jamais.