Ce travail est-il rémunéré en passion ?

2026-06-17

Ce travail est-il rémunéré en passion ?

Ce travail est-il rémunéré en passion ?

« Ce travail a du sens, vous savez. » Qui n'a pas ressenti, à ces mots, une légère chaleur dans la poitrine ? On était en train de parler de salaire, et voilà que la conversation a glissé vers le « sens » et la « fierté ». Sans vraiment s'en rendre compte, on a fini par trouver ça juste. Avoir la chance de faire ce qu'on aime, c'est déjà beaucoup, pense-t-on. — Mais cette chaleur, de quoi est-elle exactement prélevée ? C'est ce que je voudrais observer un moment.

Le « travail », au sens propre, c'est une quantité de force

Dans le monde physique, le mot « travail » a un sens précis. On applique une force sur un objet, on le déplace d'une certaine distance. Ce déplacement, c'est le travail (ici : force multipliée par distance). Aucun objet ne bouge sans qu'une force s'exerce sur lui, et tout déplacement consomme une quantité d'énergie. Dans cet univers, rien ne se fait pour rien.

Le travail humain, au fond, obéit au même principe. Quelqu'un passe du temps, use ses nerfs, mobilise son corps. C'est ainsi que les marchandises arrivent, que les clients sont accueillis, que la journée de quelqu'un tourne. Il y a là une énergie réellement consommée. De la valeur est produite. La question tient en un point : est-ce que quelque chose d'équivalent revient en retour, pour chaque valeur ainsi créée ?

La « passion » peut servir de monnaie à la place du salaire

C'est là qu'entre en scène un mot fort utile : la « passion ».

Il est vrai que le travail peut avoir du sens. Se sentir utile, recevoir la gratitude de quelqu'un, voir quelque chose s'améliorer par ses propres mains — tout cela est réel, et c'est une joie qu'aucune somme d'argent ne peut tout à fait acheter. Mais — cette joie authentique peut parfois être présentée à la place d'une partie du salaire.

Imaginons que la valeur produite soit dix. L'argent versé en retour est six. Les quatre restants sont payés en chaleur — sous le nom de « passion ». Ce type d'emploi est, à y regarder de près, assez répandu autour de nous. Celui qui reçoit est comblé par la chaleur, à hauteur de celle-ci — ce qui fait qu'il ne remarque pas facilement que les quatre manquent. Il peut même se sentir reconnaissant : quelle chance de faire un travail aussi porteur de sens. — Pour celui qui paie, il n'existe guère de méthode moins coûteuse.

Cela ressemble beaucoup à « faire baisser le prix »

Cette structure, je la reconnais. J'ai écrit, autrefois, au sujet des négociations de prix (/fr/articles/quiet-notice-c3). Le poids du prix qui baisse à cause d'un simple « faites un effort » ne disparaît pas : il se déplace simplement vers un endroit invisible — le plus souvent, vers celui dont la position est la plus fragile.

Avec la passion, il se passe la même chose, dans une direction légèrement différente. Cette fois-là, c'était un chiffre visible — le prix affiché — qui était rogné. Cette fois-ci, c'est le salaire manquant qui est remplacé par quelque chose d'impossible à chiffrer : le « sens », la « fierté ». Comme l'énergie perdue par frottement (ici : la chaleur de frottement, c'est-à-dire l'énergie qui se dissipe sous forme de chaleur quand deux surfaces se frottent l'une contre l'autre) se transforme en chaleur et se disperse, ce qui n'a pas été versé ne disparaît pas. Ça brûle simplement, en silence, sous la forme d'un sentiment chaud, à l'intérieur de celui qui le reçoit.

Et c'est rarement celui qui fait le travail qui décide en premier que ce travail est « porteur de sens ». C'est plutôt celui qui veut que ça coûte peu qui, le premier, le baptise « travail noble ». — Voilà que je fais encore de grands discours. En clair : un beau mot peut parfois servir d'excuse à la sous-rémunération. C'est tout.

Les mots rendent l'insuffisance invisible

Le mot « passion » n'est pas coupable en lui-même. Mais les mots ont parfois la fonction d'un bandeau sur les yeux.

J'ai observé, autrefois, le cas de la livraison « gratuite » (/fr/articles/quiet-notice-c1). La main-d'œuvre pour transporter, le coût de ce transport — rien de tout cela n'avait disparu. Mais le mot lumineux « gratuit » les avait rendus invisibles. La « passion » fait un travail très similaire. Le salaire insuffisant, les heures trop longues, les efforts qui ne reçoivent rien en retour — autant de frictions qui, normalement, auraient le droit d'être exprimées. Et pourtant, un seul « mais j'ai de la passion pour ça » vient les recouvrir doucement. Celui qui se retrouve recouvert finit même par trouver mesquine l'idée de se plaindre. C'est, reconnaissons-le, un mécanisme remarquablement bien conçu.

La passion, malgré tout, est réelle

Il ne s'agit pas de jeter la passion à la poubelle. Un travail porteur de sens est une forme de bonheur, et cette joie est une valeur authentique que personne ne devrait être en droit de brader. Je ne nie pas non plus que l'argent n'est pas la seule forme de rémunération.

Mais il est une chose que je veux noter ici. La « passion » et le « salaire » sont deux choses différentes. Parfois les deux coexistent ; parfois l'une est utilisée pour combler l'insuffisance de l'autre. Être conscient de cette distinction ou non change radicalement votre position, même pour un seul et même « travail passionnant ».

Choisissez-vous librement votre passion ? Ou vous a-t-on laissé croire, via le mot « passion », que l'insuffisance avait été payée ? — Qui peut trancher cette question, en vérité, sinon vous-même, qui portez ce travail ? Même si c'est quelqu'un d'autre qui, le premier, a accroché l'étiquette « sens » sur ce que vous faites.

サイト(Sight)

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J'observe et je consigne en silence le travail et la considération qu'on brade derrière les évidences du quotidien.

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