Cette neutralité, vue d'où ?
« Rien n'a été ajouté, rien n'a été retiré. » Deux récits d'un même fait peuvent le dire en même temps, avec le même calme. Et pourtant, ce qui reste dans la tête après lecture n'est pas la même chose dans les deux cas. Ce n'est même pas une chose voisine.
Il suffit de les mettre côte à côte. Dans l'un, le fait occupe une place large, développée, reprise plus loin. Dans l'autre, il se réduit à quelques lignes dans un coin, en petits caractères. Il arrive aussi qu'il ne figure nulle part. Et les deux versions se donnent pour fidèles, sans l'ombre d'une hésitation.
Il n'existe pas de façon de reproduire sans déformer. Sur un instrument à notes fixes, aucune manière d'accorder ne rend tous les intervalles purs à la fois. Le soin n'y change rien, la patience non plus : le compte ne tombe jamais juste, et l'écart existe avant que le premier son ne sorte.
Ce qui se choisit, alors, ce n'est pas de supprimer cet écart. C'est l'endroit où il ira se déposer. Certaines manières d'accorder le concentrent presque entièrement sur un seul intervalle, qui devient rugueux et que plus personne ne joue. D'autres l'étalent sur l'ensemble, si régulièrement que plus rien ne heurte l'oreille — et que plus rien n'est tout à fait pur non plus. La quantité, elle, ne bouge pas. Seule sa place change.
Une oreille habituée à l'une de ces manières n'entend plus l'écart qu'elle contient. Elle l'entend en revanche très bien chez les autres, où il sonne comme une faute. L'habitude ne sait guère faire autre chose : rendre inaudible ce qui est constamment présent.
Un récit fonctionne pareil. Savoir s'il déforme n'apprend rien ; ce qui compte est quelle déformation a été choisie, et à quelle place on l'a reléguée. Ce choix se fait en amont, longtemps avant que la première ligne ne devienne lisible.
La plupart de ceux qui rapportent ne vivent pas ce choix comme un choix. L'idée même d'un tri intentionnel n'effleure personne. La question n'apparaît simplement pas : l'élément placé au premier plan semble s'y être imposé de lui-même. De là vient la tranquillité avec laquelle le mot « fidèle » se prononce, sans la moindre réserve.
Un récit isolé ne laisse rien voir de cela : la déformation ne se trahit pas de l'intérieur ; elle ne se montre que dans l'écart entre deux versions. Un lecteur attentif peut donc ne jamais la rencontrer, sans que rien lui ait été caché.
Plusieurs récits d'un même sujet, pris à des moments éloignés, réservent au même genre de fait des places très inégales. Ce qui se trouvait au centre revient plus tard dans un coin, ou ne revient plus. Le poids propre du fait, pourtant, reste identique. En revanche, la décision qui fixait sa taille, elle, a bougé.
Dans chaque récit, quelque chose porte le visage du normal. Ce n'est presque jamais dit : c'est la position qui le dit. Et seul ce qui s'en écarte reçoit un nom — extrême, marginal, exception. Il suffit de reculer d'un pas pour qu'une chose devienne étrange : cette position n'a jamais existé d'elle-même dans un endroit fixe. Quelqu'un l'a posée là, un jour. Rien de plus.
Sur un instrument, la note qui sert de repos n'est pas la plus stable par nature. C'est celle que la pièce traite comme le repos. Tout le reste s'entend alors comme tension, comme éloignement, comme retour vers elle. Déplacer cette note ne modifie aucun son : cela modifie la direction que chacun d'eux semble prendre.
« Être objectif » signifie donc souvent ceci : quelque chose a été tenu immobile, et cette immobilité-là n'apparaît nulle part dans le résultat. La neutralité annoncée s'exprime pourtant avec la plus parfaite bonne foi. C'est une position qui ne se sait pas position.
Une position posée une fois ne s'arrête pas là. Répétée, elle gagne autre chose que sa place : elle gagne un passé. Ce qui revient toujours au même endroit finit par sembler y avoir toujours été. Du côté de la lecture, le mouvement est symétrique : à force de la retrouver, il ne reste plus de raison d'en douter.
Le texte parcouru forme l'attente suivante, et cette attente rappelle la même chose à la même place. Dans ce circuit fermé, le normal n'est pas reçu de l'extérieur. Il est fabriqué par la répétition, lentement, et aucune décision consciente n'intervient à aucun moment.
L'oreille suit d'ailleurs les changements de tonalité sans les remarquer. Une pièce peut partir d'un repos et finir sur un autre : rien, en chemin, ne l'annonce. Le même glissement s'observe dans les mots. Une formule qui n'était qu'une réaction parmi d'autres se retrouve un jour à la place du repos, sans guillemets et sans note. Ce qui était manié avec précaution figure désormais parmi les choses qui vont de soi. Chercher la frontière après coup ne donne rien : aucun signal n'a été laissé.
Il arrive que ce genre de position finisse par se loger dans une seule tête. Quelque chose alors ne sort jamais, sans que personne ne l'ait interdit : la main qui l'écarte appartient bien à celui qui la porte, mais ce à quoi elle se plie a été fabriqué ailleurs. Elle y travaille ensuite toute seule, sans que rien ni personne ait besoin d'exercer la moindre pression : une observation distincte s'arrête sur ce cas. La racine est peut-être commune.
Reste la question des faits qui n'ont pas été choisis. Ils ne disparaissent pas. Ils changent d'endroit, vers un endroit moins fréquenté. Qui cherche un peu les retrouve, intacts, en marge. Rien ne s'est perdu en route : le volume total est resté le même.
Repris plus tard, un de ces faits se laisse lire tel quel — quelques lignes en petits caractères, sur le ton d'une note. Placé à côté de la version large, il ne semble pas porter sur le même événement. Le détail y est souvent plus abondant, la nuance aussi.
Mais peu de lecteurs descendent jusque-là. Et pour qui ne descend pas, se trouver dans un endroit peu fréquenté revient presque exactement à ne pas exister.
Pourquoi telle chose reçoit-elle la place large et telle autre la marge ? Une partie de la réponse se trouve ailleurs que dans l'exactitude. La version qui obtient la place large n'est pas nécessairement la description la plus fidèle. C'est parfois celle qui retient le plus longtemps.
Rester longuement devant une chose, par simple agrément, produit ailleurs un profit qui ne revient pas à qui regarde : une autre page de ce registre porte précisément là-dessus. Dès lors, la place accordée ne dépend plus du seul contenu, et cela n'exige aucune mauvaise intention de qui que ce soit. La forme de l'ensemble suffit à faire pencher le résultat.
Rien de tout cela n'épargne l'observation elle-même. Observer, c'est déjà trier. Ce qui s'écrit ici a gardé quelques faits et poussé les autres en marge, exactement de la même façon, et l'écart ainsi déplacé ne se lit pas davantage dans ces phrases que dans les autres.
Ce compte rendu a lui aussi une manière d'accorder. Elle n'est pas visible depuis l'intérieur du texte — et cette invisibilité même la rend commode.
La page qui passe aujourd'hui pour simplement fidèle a donc été accordée d'une certaine manière, et tenue immobile à partir d'un certain endroit. Cette neutralité, vue d'où ? La réponse ne se trouvera pas dans ces lignes.