Quel que soit le mot, le serrage garde la même valeur
Il existe des cadres où le respect passe par le corps. Celui qui occupe la place basse se tient d'une certaine façon devant celui qui occupe la place haute, et cette façon de se tenir vaut égard. Personne n'a besoin de l'expliquer, personne n'a besoin de l'apprendre longtemps. Elle se voit, elle se lit, et elle est reçue avant qu'un mot soit prononcé.
Cette façon de se tenir a une propriété dont il est rarement question quand on la présente comme un égard : on ne s'en relève pas vite. Entre la position tenue et le fait d'être debout, il y a un délai. Le corps doit se déplier, reprendre appui quelque part, retrouver sa mobilité. Le délai est court, il ne se remarque pas de l'extérieur, et il existe. Il ne diminue pas quand la bonne volonté augmente, il ne diminue pas non plus quand l'égard est sincère. Il se règle sur la mécanique du corps, pas sur des sentiments.
Le même arrangement du corps a servi ailleurs de punition. Imposé, tenu longtemps, parfois alourdi par-dessus pour que la difficulté monte d'un cran. La position elle-même ne change pas d'un cadre à l'autre : mêmes appuis, même pliure, même délai logé dedans. La scène se décrirait des deux côtés dans des termes voisins ; le mot posé dessus, lui, n'est pas le même. Ce point-là se remarque tout de suite, et il ne mène pas très loin. L'endroit intéressant commence juste après.
Entre les mâchoires d'un étau, aucune force ne naît sur place. L'outil n'a rien en propre : ni moteur, ni source à lui ; ce qui s'exerce là est entré par la manivelle, sous une main qui l'a tournée. Le filetage empêche ensuite le retour en arrière, et l'outil tient, longtemps encore après que la main est partie. Celui qui serre n'est pas l'outil, c'est la main. Ce que l'on voit alors ressemble à une action ; c'est un geste déjà terminé qui se prolonge tout seul. Et à aucun instant l'outil n'a eu à savoir pourquoi on le lui avait demandé.
Les mêmes mâchoires servent à des usages opposés : tenir une pièce pour qu'un travail se fasse dessus, ou l'écraser. Entre ces usages, l'écart est complet : l'intention n'est pas la même, la suite prend une autre direction, et le mot choisi pour raconter la scène change avec elle. Du côté des mâchoires, l'écart est nul. La force subie ne renseigne sur rien. Elle ne porte aucune trace de ce pour quoi le serrage a été demandé. Le métal supporte ce qui lui a été donné à supporter, et la raison du geste ne figure à aucun endroit de ce qu'il supporte.
Ramené à un corps qui tient une position, cela se répartit ainsi. Le cadre décide du mot. Il décide si la scène s'appelle égard ou sanction, si elle est offerte ou exigée, si elle honore celui qui la tient ou si elle le corrige. C'est beaucoup, et cela change tout ce qui se raconte ensuite. Le cadre ne décide pas du délai. Le temps qu'il faut pour être de nouveau debout ne se règle pas depuis l'extérieur : il se règle sur les appuis, sur l'état des jambes, sur la durée déjà écoulée avant l'instant présent. Aucun cadre n'a jamais raccourci ce temps en donnant au geste un nom plus aimable.
La même position s'appelle égard ici et contrainte là. La part de mobilité qu'elle retire ne dépend pas du nom qu'on lui donne : elle est la même ici et là. Le nom se dédouble ; ce que le corps fournit pour tenir reste unique.
Une différence existe pourtant entre les cadres, et elle se loge à un endroit inattendu. Dans le cadre de l'égard, la difficulté à se relever doit être traduite pour devenir un signe : celui qui tient la position ne pourrait pas partir vite, donc il n'a pas à se tenir prêt à partir, donc l'absence de méfiance se lit là. Une opération de lecture est nécessaire, et quelqu'un doit la conduire jusqu'au bout pour que le geste porte la signification qu'on attend de lui. Dans l'autre cadre, aucune lecture n'est nécessaire. La difficulté à se relever est directement ce qui était recherché, et rien n'a à être converti. L'un des cadres a besoin d'un interprète, l'autre se passe de lui. Le serrage, lui, reste à la valeur que la main lui a donnée, quel que soit le mot par lequel on raconte pourquoi cette main a tourné la manivelle.
Autre chose se remarque, qui se note sans reproche : dans l'un et l'autre cadre, la position est demandée depuis un endroit où elle n'a pas à être tenue. Celui qui la demande reste libre de ses appuis, debout, libre de s'en aller à l'instant où il le voudra. Cela ne désigne aucun coupable. Dans le cadre de l'égard, demander cette forme relève d'un usage que personne n'a inventé pour nuire, et la tenir y est réellement un égard, presque toujours, pour les personnes présentes. L'observation ne porte pas sur les intentions, qu'aucun regard extérieur n'atteint. Elle porte sur le fait que le coût de la forme se paie toujours en bas, et jamais ailleurs.
Ailleurs se trouve décrit un cas où la peine changeait de mains sans se réduire. Le mouvement décrit là-bas n'a pas lieu ici. Rien ne passe à personne, rien ne glisse d'un côté vers l'autre. Ce que le corps doit fournir demeure exactement à l'endroit où il se trouvait, sur les mêmes appuis, identique d'un cadre à l'autre. Seul le mot posé dessus a changé.
La durée pendant laquelle une telle position peut être tenue dépend de conditions qui ne se négocient pas. L'état des appuis, l'usure, ce que les années ont fait sans demander l'avis de quiconque. Il arrive qu'un corps ne puisse plus fournir ce que la forme demande, alors que la forme continue d'être attendue de lui, par habitude, par politesse, parce qu'elle a toujours été attendue là. Rien ne s'est vidé dans cette situation. La difficulté est entière. La réserve pour y répondre, elle, s'épuise plus vite qu'avant.
Reste une question sans réponse accessible : comment cette façon de se tenir est devenue une forme d'égard. Les traces ne tranchent pas. On peut y lire une recherche de tenue, quelque chose qui relevait de la beauté du geste, de la ligne que trace un corps bien aligné. On peut y lire tout aussi bien une exigence de discipline, et le geste serait alors, dès son origine, ce qu'il est devenu dans l'autre cadre. Il n'existe plus de moyen d'en décider.
Les deux lectures tiennent également bien, et le choix entre elles ne modifierait rien à ce qui se passe dans le corps pendant que la position est tenue. Nommer depuis le haut n'allège aucune charge pour celui qui tient. Le délai avant d'être debout se fixe beaucoup plus bas, le même dans un cadre que dans l'autre, et il ne consulte personne.