Jusqu'où peut-on payer avec un « merci » ?
Entre gens qui se connaissent, le prix arrive souvent avant le travail. Une demande se formule, un montant se prononce dans la foulée, et le contenu de la commande vient seulement après. L'ordre paraît anodin. Il l'est presque toujours.
Le cas suivant vient d'un relevé d'observation. Une personne a longtemps travaillé de cette façon. Quand une connaissance lui demandait quelque chose, la somme annoncée restait petite, et à peu près la même d'une fois sur l'autre. Que la demande soit lourde ou légère, longue ou brève, le chiffre bougeait peu.
Rien, dans cette habitude, n'a jamais mal tourné. Ceux qui demandaient étaient contents ; ils remerciaient, et le remerciement était sincère. La personne qui faisait le travail trouvait l'arrangement normal. Aucune dispute n'a eu lieu, pas une seule fois, sur une durée assez longue pour que ce calme veuille dire quelque chose.
C'est justement ce calme qui rend le relevé intéressant. Une somme fixée avant la commande ne mesure pas la commande. Elle mesure autre chose. Ce qui restait constant se laisse d'ailleurs identifier sans peine : la proximité. Le tarif ne suivait pas le poids du travail, il suivait la distance entre les deux personnes.
Puis une demande est venue d'un autre côté, sans rapport avec ce cercle. Pour la première fois, le montant a été construit au lieu d'être annoncé : les éléments ont été posés un par un, puis additionnés. Le résultat n'avait aucune commune mesure avec ce qui s'écrivait d'habitude. La même personne, les mêmes mains, la même manière de faire.
Un instrument de mesure qui n'est jamais comparé à un autre continue de fonctionner. Il donne même des résultats très réguliers, puisqu'il se confirme lui-même à chaque usage. La dérive ne se signale par aucune panne. Elle se signale le jour où l'instrument est posé à côté d'un autre.
Ce jour-là est arrivé sous une forme banale. Le montant a été montré à d'autres, et il est revenu accompagné d'un commentaire : c'est le tarif qui circule entre grandes structures. Recalculé sur la base d'une personne seule, il se réduisait à peu près de moitié. Puis une seconde phrase, plus utile que la première : ce n'était pas excessif, c'était enfin correct.
La distinction mérite d'être conservée telle quelle, car elle est facile à perdre. Il n'y a pas eu d'augmentation. Il y a eu un retour de position. Le chiffre n'est pas monté ; il était descendu, longtemps auparavant, et rien ni personne ne l'avait vu descendre.
Sur ce point, la personne observée applique une règle qui lui appartient. Baisser le seul chiffre, sans rien changer d'autre, serait une tricherie. Retirer de la matière pour arriver au même chiffre est légitime. Ce qui est facturé sera fabriqué. Le montant se construit par addition, jamais par soustraction à partir de ce que l'autre pourrait supporter.
La version courte de cette histoire existe, et elle est confortable : on aurait profité de quelqu'un. Le relevé ne la retient pas. Personne n'a poussé, personne n'a marchandé. Il ne s'agit pas ici d'un prix qu'une insistance fait descendre : le montant était déjà bas quand la demande arrivait, et il l'était de la main même du côté qui allait travailler.
Fixer soi-même un prix bas n'équivaut pourtant pas à le choisir. Choisir suppose de voir depuis quel point on choisit, et c'est exactement ce qui manquait. Un détail du relevé le montre : la commande venait d'un proche, et pour établir que le montant tenait debout, il a fallu aller chercher, au-dehors, des devis réels. Le chiffre ne pouvait pas se défendre seul. Il avait besoin d'un dehors.
Aucune mesure ne se vérifie par elle-même. La règle vaut pour les instruments. Elle vaut aussi pour l'estimation qu'une personne fait de son propre travail — avec cette différence qu'un instrument, lui, n'est pas content d'être utilisé.
Car le contentement appartient au mécanisme, et c'est la partie la plus difficile à observer. Un remerciement sincère occupe exactement la place où une objection aurait pu se former. Il ne trompe personne : il est vrai, il est mérité, il est reçu comme tel. Seulement il arrive à l'instant précis où quelque chose aurait pu être compté, et il rend ce comptage impoli.
Une part donnée n'est pas une part retirée. La séparation entre le mot qu'on se donne et celui qui sert à payer a déjà été faite, et rien ici ne les confond : ce qu'une personne offre lui appartient, et elle seule peut le décompter. La question porte ailleurs : sur ce qu'on peut savoir de ce qu'on offre, quand rien alentour ne permet de le mesurer.
Un autre passage du relevé touche la même zone. Pour les travaux déjà livrés, les retouches étaient longtemps restées hors du papier. Rien n'indiquait jusqu'où elles allaient ni quand elles s'arrêtaient. Tant que rien n'était écrit, elles ne s'arrêtaient pas.
Un gaz ne possède pas de volume propre : il occupe tout le récipient qui le contient. Sans récipient, rien ne l'arrête. Une faveur sans terme écrit se comporte de la même façon. Sa limite existe pourtant ; elle se trouve simplement de l'autre côté, chez quelqu'un qui n'a nulle raison de savoir où la poser.
Une remarque de la même personne va plus loin, et le relevé la consigne sans la vérifier. À propos d'un dispositif qui devait passer de main en main, elle observe que la bonne volonté seule finit par l'immobiliser, et qu'une part versée à chaque relais le maintient en mouvement. C'est une vue formée depuis l'intérieur d'un cas, non une loi. La remarque est retenue pour sa forme : quelqu'un a cherché jusqu'où portait un remerciement, et a rencontré un bord.
Dans cette série, l'absence de considération réciproque tient d'ordinaire à un côté qui compte l'autre pour rien. Le cas présent est autre. Les deux côtés se comptaient très bien l'un l'autre : l'un demandait sans arrogance, l'autre acceptait sans rancune, l'estime circulait dans les deux sens. Ce qui manquait n'était pas l'estime. C'était un endroit, extérieur aux deux, où le travail aurait pu être vu autrement qu'à travers l'affection.
L'écart, lui, n'a disparu nulle part. Il a été porté du côté où le travail se faisait : des heures qui ne figuraient sur rien, des retouches ajoutées après coup, un effort qui ne correspondait à aucune ligne. Rien ne s'annule tout seul dans ce genre de compte. La quantité change de porteur, voilà tout — et le porteur, ici, s'était désigné lui-même.
Le relevé garde encore un détail qui n'a l'air de rien. À propos de ce qu'elle affiche publiquement, la personne observée dit refuser une formule précise : gagner de l'argent sans peine. Elle ne l'écrira pas, faute d'avoir trouvé la chose. Que le travail devienne plus léger, cela s'annonce ; qu'il rapporte, jamais. Elle le dit en riant, sans en faire une affaire.
Quelqu'un qui refuse d'écrire ce qu'il n'a pas atteint sait déjà tenir un compte exact. La même exigence, tenue de longue date sur une phrase publique, aura mis tout ce temps à se retourner vers ses propres factures.
Un remerciement paie une part réelle du travail. C'est pour cette raison que la question se pose mal : il n'y a pas de faux, il n'y a qu'un bord, et le bord ne s'annonce jamais. On le trouve plus tard, le jour où un montant construit autrement vient se poser à côté de l'ancien, et où il faut décider lequel des deux on avait sous les yeux depuis le début.