Et si le compteur n'était posé qu'à l'entrée ?
Il y a des choses posées à portée de main, et personne ne réclame quoi que ce soit en échange. On les prend ou on les laisse. Au moment où elles sont prises, rien ne se passe : aucune somme n'est exigée, aucun engagement n'est signé, aucune contrepartie n'est attendue. C'est une scène si ordinaire qu'elle ne se remarque plus, et c'est peut-être pour cela qu'elle mérite un instant d'arrêt.
Les poser là avait pourtant coûté quelque chose. Le registre est formel sur ce point : une dépense existait, et elle ne provenait ni de l'endroit où les choses étaient posées, ni de l'endroit où elles étaient prises. Elle sortait d'un troisième endroit, que la scène ne montre pas. Dire qu'un tiers règle la note serait exact ; ce serait aussi une manière de s'arrêter juste avant la question, et ce n'est pas la piste suivie ici.
Ce que ce troisième endroit regardait avant de verser mérite en revanche d'être relu lentement. Le registre le note sans commentaire, comme une évidence de métier qui n'appelle aucune justification. Une seule grandeur entrait dans la décision : le nombre de passages franchis à l'entrée. Rien d'autre n'y figure. Aucune autre colonne n'a été ouverte, ni même envisagée.
Sur une conduite, un débitmètre ne renseigne pas sur la vitesse de ce qui la traverse. Il totalise la quantité déjà passée devant lui, et c'est tout ce qu'un instrument de ce genre sait faire. Posé à l'entrée, ce compteur additionne donc ce qui est entré, et rien d'autre. Ce qui ressort à l'autre bout, s'il en ressort quelque chose, n'est enregistré nulle part.
Le nombre de sorties, de fait, n'apparaît dans aucune colonne. Combien sont allés jusqu'au bout, ce qui subsistait une fois arrivé là, ce qui avait changé chez ceux qui étaient arrivés — rien de tout cela n'a été relevé. Et la phrase demande à être lue exactement : le compteur n'a pas été retiré, ni cassé, ni contourné. Il n'a jamais été posé.
On pourrait croire qu'un manque pareil finit par se corriger de lui-même. Il suffirait qu'une insatisfaction remonte quelque part, et le compteur serait déplacé. Mais une insatisfaction remonte d'ordinaire par le chemin de la somme versée, et la somme n'est pas versée à cet endroit-là. Elle vient d'ailleurs, et d'ailleurs on ne voit que l'entrée. Le point de mesure ne bouge donc pas — non parce qu'il serait défendu de le déplacer, mais parce que rien ne pousse dessus.
Les mots placés devant l'entrée, eux, ont été remaniés souvent. Le registre garde la trace de ces retouches, l'une après l'autre. L'intérieur n'a pas été repris autant de fois. Aucune malveillance n'est consignée nulle part — ce n'est pas ce genre de document, et les gens qui récrivent des mots n'ont pas de raison particulière d'être malveillants. Il se trouve seulement que le seul endroit où une correction faisait bouger un nombre était toujours le même.
Puis les mots de l'entrée et l'intérieur se sont mis à dire deux choses différentes. Rien de faux n'avait été écrit d'un côté ni de l'autre. Les mots de l'entrée avaient été composés pour l'entrée, l'intérieur pour l'intérieur : deux honnêtetés séparées, qui n'avaient plus aucune raison mécanique de coïncider.
Une observation discrète figure un peu plus loin dans le registre : ce qui avait été fabriqué avec soin ne se distinguait pas, à l'entrée, de ce qui l'avait été sans. Le soin se tenait en dehors de la portée du compteur. Il existait pourtant, et se remarquait sans doute plus loin dans le parcours, mais il ne laissait aucune marque à l'endroit précis où les marques étaient relevées.
Aucune faute ne se laisse isoler dans cette suite. Pris un par un, les gestes consignés se défendent tous très bien : améliorer ce qui peut l'être, s'occuper de ce dont il faudra rendre compte, faire confiance au compteur dont on dispose. C'est leur assemblage, pourtant raisonnable de bout en bout, qui donne un résultat que personne n'avait voulu.
Il arrive qu'un terme de comparaison soit installé exprès, pour que le résultat tombe du bon côté : un chiffre qu'il a fallu tenir un certain temps, sans aucun trait, avant de pouvoir le barrer. Le cas observé ici est d'un autre ordre, et sans doute plus difficile à saisir. Rien n'a été truqué du côté de la comparaison, pour la raison simple qu'il n'existe aucun point de comparaison. Ce à quoi le résultat aurait pu être confronté n'a jamais été relevé, et ne peut donc être ni faussé ni corrigé.
Comme rien n'a jamais été encaissé, il n'existe pas non plus d'endroit où revenir. Ce n'est pas qu'un guichet de réclamation soit fermé, ou mal indiqué, ou noyé dans les formulaires. Aucune somme n'a changé de main, donc l'idée même d'un guichet ne tient pas debout. La déception, ici, ne se dépose nulle part. Elle reste chez la personne qui l'éprouve et s'arrête là, sans rien laisser derrière elle dans le registre.
Une partie de ceux qui fabriquent avait parfaitement compris tout cela. Le registre ne les décrit ni comme découragés ni comme cyniques. Il décrit un ordre de passage : la main se porte d'abord là où le travail se voit. Améliorer ce qui n'est relevé nulle part revient à obtenir un résultat dont personne n'aura connaissance, pas même celui qui l'a obtenu, faute de quoi que ce soit qui le lui renvoie.
Voilà sans doute ce qui coûte le plus à admettre, et cela se dit sans aucune image : ce qui n'est pas mesuré n'est pas dégradé. Cela passe simplement après. Personne ne décide de l'abîmer, personne ne le supprime, et il ne se trouve nulle part une phrase qui lui accorderait moins d'importance. Cela attend son tour. Et son tour ne vient pas, parce que rien ne signale que quelque chose attend.
Le compteur, lui, n'a jamais menti. Un débitmètre fait exactement ce pour quoi il a été conçu : il additionne ce qui passe devant lui, honnêtement, sans rien ajouter ni retrancher. Le défaut ne se trouve ni dans le compteur, ni dans la main qui relève ses chiffres. Il se trouve à l'endroit où le compteur a été fixé, et cet endroit-là n'a peut-être jamais été discuté par personne.
Un dernier point mérite d'être noté, et il rend l'ensemble nettement moins confortable. Le registre où ces observations se rangent porte le même compteur, fixé exactement à la même place. Quelles pages ont commencé à être lues, il le sait. Jusqu'où elles l'ont été, il l'ignore, et aucune ligne ne viendra le lui dire.
Et le nombre qui se laisse connaître, celui de l'entrée, est bel et bien consulté. Régulièrement. Sans qu'aucune décision ait jamais été prise en ce sens : il se trouve seulement être le seul nombre disponible, et un nombre disponible finit toujours par être regardé.
Ce qui aurait été écrit autrement, dans ces pages, si le second nombre avait existé, aucune trace ne permet de le dire. Un registre qui ne peut pas se vérifier lui-même n'en devient pas pour autant un mauvais registre. Il reste ce qu'il est : quelque chose de laissé en évidence, que chacun peut prendre ou ignorer, et dont personne ne verra jamais le coût.