La comparaison n'a pas été supprimée : elle n'a jamais été prévue
« C'est cher. » La phrase se dit vite, et elle a l'air complète.
Elle ne l'est pas. Elle s'appuie sur un second terme qu'elle ne nomme jamais : une autre valeur, obtenue ailleurs, par quelqu'un d'autre, pour exactement la même chose. La plupart du temps, ce second terme traîne quelque part, assez près pour qu'il n'y ait pas à le chercher. Il arrive qu'il ne soit nulle part.
Un enregistrement s'arrête sur ce cas-là. Une personne a une valeur sous les yeux. Une autre personne, pour la même chose, en a une différente. Aucune des deux n'est fausse. Chacune est sortie proprement, selon la convention en vigueur à l'endroit où elle est sortie, et chacune a derrière elle des raisons solides. Il n'y a pas, d'un côté, un résultat régulier et, de l'autre, un résultat abîmé. Il y a deux résultats réguliers.
Il ne s'agit pas non plus de deux objets légèrement différents que l'on confondrait. C'est la même chose, exactement. C'est ce qui rend l'écart difficile à ranger : dans l'objet lui-même, rien n'explique pourquoi les deux valeurs ne coïncident pas.
Personne n'a décidé qu'elles ne coïncideraient pas. Chaque valeur a été fixée de son côté, avec les éléments disponibles de ce côté-là ; ce qui se fixait ailleurs n'est entré dans aucune des deux décisions.
Un appareil ne donne pas une valeur tout seul. Il la donne selon la convention avec laquelle il a été étalonné. L'étalonnage, c'est l'opération par laquelle on accorde un appareil à une manière convenue de compter. Deux appareils du même modèle, étalonnés selon deux conventions différentes, sortiront deux valeurs pour un seul et même objet, et aucun des deux ne sera en panne. Aucune étape n'a réclamé que les deux manières de compter soient mises en accord.
Dit plus simplement : la différence ne vient pas d'un défaut. La réparation n'a donc pas d'objet, et la réclamation pas davantage.
L'écart, lui, ne disparaît pas pour autant. Il est entier, réparti entre deux mains qui ne se voient pas. Ce qui manque n'est pas l'écart lui-même, mais le lieu où il pourrait se constater — et ce lieu n'a pas été supprimé : il n'a jamais été prévu.
Reste la comparaison. Comparer demande un plan : un endroit où les deux valeurs se posent l'une près de l'autre, assez longtemps pour être lues ensemble. Or ce plan n'est nulle part. Ce que la personne d'à côté a sous les yeux ne se voit pas depuis cette position, et aucune démarche n'est prévue pour aller le regarder.
Il y a deux manières de ne pas voir, et elles ne pèsent pas pareil. La première demande quelqu'un : une main qui recouvre, une décision, un dossier refermé — et, au bout, une personne à qui la demande pourrait s'adresser. La seconde ne demande personne. Rien n'a été recouvert. L'endroit où les deux valeurs auraient été posées côte à côte n'a simplement jamais fait partie de ce qui a été construit. Personne n'a fait ce travail-là, parce qu'il n'y avait pas de travail à faire.
Rien n'interdit de demander, bien sûr. Mais demander est un geste privé, qui se fait en dehors du dispositif, et qui donne au mieux un point, jamais une vue. Ce qui revient alors n'est pas une comparaison : c'est une confidence, avec la confiance et le hasard qu'elle réclame.
Il existe des dispositifs où la comparaison, elle, est servie d'office. Un autre enregistrement s'arrête sur celui où un montant plus élevé est affiché à côté du montant demandé : le vis-à-vis n'y manque pas, il arrive avec le reste. Une condition s'y attache — ce montant plus élevé doit avoir été réellement pratiqué, et maintenu pendant une période déterminée à l'avance, avant d'apparaître ainsi. Combien de temps il l'a effectivement été, en revanche, ne se lit pas sur l'affichage.
Les deux situations n'ont pas la même forme. Là, le vis-à-vis est préparé, et c'est cette préparation qui pèse. Ici, il n'y a rien à préparer : le vis-à-vis n'a pas été retiré, il n'a jamais eu d'endroit où se mettre.
Une comparaison reste pourtant possible : celle avec ce qui est sorti auparavant, au même endroit, pour la même personne. Ce relevé existe et se consulte. Mais c'est le relevé de quelqu'un qui n'a pas bougé de position. Il dit si les choses ont monté ou descendu là où elles ont toujours été lues ; ce qui sort à deux pas n'y figure à aucun moment. On y lit qu'une chose a changé ; on n'y lit jamais qu'une chose diffère. Un historique n'est pas un vis-à-vis.
Et c'est là que le mot perd son appui. « Cher » ne se dit pas seul ; « pas cher » non plus. Les deux mots demandent quelque chose à côté d'eux. Sans cela, ils restent disponibles — personne ne les a interdits — mais ils ne se referment sur rien. La phrase part et ne trouve pas où finir.
Le mécontentement ne trouve pas davantage sa formule. Se plaindre demande de pouvoir dire à côté de quoi la valeur est trop élevée. Faute de ce vis-à-vis, il reste une gêne sans énoncé : quelque chose paraît lourd, sans que rien vienne dire à côté de quoi. Ce n'est pas un silence imposé ; personne n'a fait taire quoi que ce soit. C'est une phrase à laquelle il manque sa seconde moitié, et qui reste donc dans la gorge, faute de pouvoir se terminer.
Un enregistrement voisin s'arrête sur un autre verbe : ce que devient le mot « choisir » quand une seule chose reste disponible. Le mot y perd son emploi ; le geste, lui, continue d'exister et prend un autre nom. Ici, le verbe n'est pas celui-là. Comparer ne bute pas sur l'absence de la seconde valeur — elle est là, entière, correcte — mais sur l'absence de l'endroit où les deux se rencontreraient.
Admettons que l'écart se voie quand même. Rien ne se décide pour autant. Une correction cherche une erreur, puis une adresse où l'envoyer ; elle ne trouve ni l'une ni l'autre. Chaque valeur tient debout là où elle a été établie, et rien, de l'autre côté, n'a à en répondre.
Dans un atelier, deux appareils qui ne s'accordent pas finissent posés l'un près de l'autre, le temps de comprendre d'où vient l'écart : ce sont les étalonnages que l'on rapproche, pas seulement les valeurs. Le geste est banal et il ne coûte presque rien. Ici, il ne figure dans aucune procédure.
Ces notes-ci ne sont pas mieux placées que le reste, et l'observation qui les rassemble bute sur la même limite. De ce côté-ci, il est possible de voir qui a lu quoi, et dans quel ordre les notes se présentent. Ce qui se présente de l'autre côté — dans quel ordre, avec quoi à proximité — reste hors d'atteinte : la coïncidence des deux ordres ne se vérifie pas d'ici.
Il arrive que deux personnes se retrouvent côte à côte et se montrent ce qu'elles ont sous les yeux. L'écart apparaît d'un coup, entier, sans qu'aucune démarche l'ait provoqué. Il n'apparaît pas parce que le dispositif l'aurait rendu visible : il apparaît parce que deux trajets se sont croisés, et que rien, dans l'ensemble, n'avait prévu ce croisement. Ce qui se passe alors ne ressemble pas à une vérification. Cela ressemble à une conversation.
Pendant ce court moment, le plan manquant existe. Elle se loge entre deux mains ouvertes et ne dure que le temps de la conversation. Le mot « cher » redevient prononçable — non parce qu'une réponse est arrivée, mais parce qu'il a enfin quelque chose à côté de quoi se dire. Puis toutes deux repartent, chacune avec sa valeur intacte, et le plan s'en va avec elles.
Ce qui s'est montré là n'est pas l'écart. C'est qu'il aura fallu une rencontre pour qu'un écart puisse seulement se constater. Et une rencontre, cela ne se commande pas. Le reste du temps, la phrase du début continue de se dire vite — et de se dire seule.