Qui occupe la place que l'on vend ?
Un tuyau se resserre, et l'eau, à l'endroit étroit, se met à courir. Vu de près, ce passage donne l'impression d'une eau plus pressée que le reste, presque plus abondante, comme si le tuyau avait trouvé à cet endroit le moyen d'en faire passer davantage.
Ce phénomène porte un nom : le principe de continuité, énoncé avec le sérieux tranquille des très vieilles lois. Le volume qui traverse chaque section pendant une même durée est le même partout, dans la partie large comme dans la partie étroite. Pour que ce volume passe par une section plus petite, l'eau doit y aller plus vite. La vitesse grandit donc à l'endroit étroit, et à cet endroit seulement, et le volume reste celui qu'il était en amont, à la goutte près.
L'observation a un faible pour les grandes lois ; elle vient d'en sortir une, avec tout son appareil, pour un simple tuyau. Dit sans tuyauterie : aller plus vite à un endroit ne fait rien passer de plus au total.
Une file d'attente, maintenant. Rien de plus ordinaire. On y passe dans l'ordre d'arrivée, et c'est tout : aucun autre critère ne décide qui passe avant qui. Qui arrive tôt passe tôt, qui arrive tard attend davantage, et cette évidence est si bien installée qu'on ne la remarque plus. Elle a même quelque chose de reposant. Personne n'a à se demander pourquoi l'autre est devant ; l'explication tient dans le moment d'arrivée. Une file a cette qualité rare : elle ne demande à personne d'être quelqu'un. Il suffit d'être arrivé.
Un jour, dans une file de ce genre, le passage plus rapide devient disponible contre un paiement. Ceux qui paient passent avant. Ils arrivent réellement plus tôt au bout de la file : leur attente a bel et bien raccourci. La promesse est tenue : la rapidité annoncée est bien celle qui est livrée.
Les raisons d'être pressé restent hors de portée de l'observation. Une chose se constate : quelqu'un a payé pour passer plus vite, et il est passé plus vite. Il atteint le bout plus tôt qu'il ne l'aurait fait sans payer, et ce gain se mesure, se sent, se raconte. Rien, dans ce relevé, n'autorise à faire un reproche à qui passe devant. Sa hâte est réelle, et l'avance qu'il obtient l'est aussi.
Et pourtant la file garde sa longueur. Elle progresse au même pas qu'avant. Au bout, dans un même laps de temps, on sert autant de monde qu'avant l'apparition de ce paiement ; le rythme auquel les gens atteignent le bout n'a pas changé. Le seul changement concerne l'ordre. Si quelqu'un avance, quelqu'un recule. Pour l'établir, la forme même d'une file suffit. Chaque rang gagné par l'un correspond à un rang que quelqu'un d'autre occupe maintenant un peu plus loin.
C'est là que le tuyau cesse d'aider. Dans l'eau, aucune goutte n'attend son tour : toutes se valent, et savoir laquelle franchit la première le passage étroit n'a aucun sens. Une file est faite d'autre chose. Chaque personne y occupe une position que nul autre n'occupe au même moment. Le principe de continuité montre qu'une vitesse locale peut grandir sans que rien de plus ne passe. Sur l'ordre, il se tait, parce que l'eau n'en a pas. Une file en a un, et un ordre peut se réarranger sans que sa longueur bouge.
Vue de l'extérieur, la file ne laisse presque rien paraître de ce réarrangement. Même longueur, même rythme au bout, même alignement de personnes qui attendent. Pour voir qu'une personne n'occupe plus la place que son moment d'arrivée lui donnait, il faudrait garder en tête l'ordre d'arrivée de chacun. Une file ne montre jamais que son état présent.
La rapidité achetée n'a donc pas été produite ; elle a été déplacée vers l'avant, et elle vient de celles et ceux qui attendent derrière. Devant, tout a l'allure d'un événement : un paiement, un passage, une arrivée plus tôt. Derrière, rien de semblable ne survient, et aucun instant ne signale le déplacement.
La personne qui a reculé n'a pas vu l'instant du changement. On ne l'a ni écartée d'un geste ni désignée de la voix. Le recul se répartit d'ailleurs entre toutes les personnes que l'avance a dépassées, chacune d'un seul rang, ce qui le rend plus discret encore. Pour chacune, l'attente de ce jour-là avait la longueur qu'elle avait, et cela depuis le début ; sa journée ne connaît pas d'autre version. Le recul est réel, et pourtant sa position n'en porte aucune marque. On ne le voit que devant, et là, il porte un autre visage : celui d'une avance.
Cette série compte un relevé consacré à ce qu'une réponse rapide doit à une présence antérieure. La rapidité y avait une provenance : quelqu'un se tenait déjà disponible avant toute demande, et c'est de son propre temps que venait la promptitude. Dans la file, la rapidité a aussi une provenance : le rang de quelqu'un qui attend plus loin derrière, et qui ne prend aucune part à ce qui se joue devant.
Ce qui a été vendu n'appartenait pas à celui qui le vendait. Le passage plus rapide se propose sous la forme d'un rang, et ce rang était déjà occupé au moment de la vente. La place vendue est celle de quelqu'un qui se tient plus loin dans la file. Cette personne était bien là, et elle restait absente de l'échange. Aucun lien ne la rattache à la personne qui passe devant, sinon celui d'attendre dans la même file. Personne ne lui a demandé son accord. L'échange se conclut de bout en bout sans elle, et c'est pourtant sa place qui s'y trouve cédée.
Le commerce a ici une habileté remarquable : il cède un bien dont il ne possède aucun exemplaire, et le bien arrive intact à destination. Aucune place nouvelle n'a été créée pour l'occasion. Le rang existait déjà, occupé par une tierce personne ; il a suffi de le faire glisser vers l'avant.
Des points qui reviennent à la personne qui a déjà payé forment un cas voisin. Là, l'avantage et son origine se trouvaient dans la même main : ce que la personne récupérait, elle l'avait elle-même réglé lors de l'achat. Dans la file, l'avance profite à quelqu'un et provient de quelqu'un d'autre. Ces deux personnes ne se croisent jamais, et rien dans l'échange ne les met en présence.
Reste un dernier détail. Avancer a maintenant un prix. Reculer n'en a aucun. L'avance de l'un et le recul de l'autre forment pourtant un seul et même changement de places, qui ne se laisse pas découper. Le prix s'attache à l'avance. Au recul, aucun prix ne s'attache.
Le prix touche aussi la manière dont une attente se lit. Avant qu'il existe, attendre signifiait seulement être arrivé après d'autres. Un rang, sans commentaire. Une fois le prix apparu, une attente de même longueur se met à dire autre chose. Elle se lit maintenant comme la suite d'un prix laissé de côté.
Au milieu de la file, une personne attend. Elle fait un pas chaque fois que la file progresse, au même rythme qu'avant. Sa manière d'attendre est restée la même. Autour de cette attente, pourtant, un nom est arrivé avec le prix : « celui qui n'a pas payé ». La durée est la même. Elle porte ce nom-là.