À quel moment avons-nous lâché le visage de l'autre ?
Un monde où tout le monde se connaît a une propriété qu'on oublie facilement : on n'en sort pas.
Les échanges d'autrefois tenaient dans un espace étroit. Celui qui fabriquait un objet savait entre quelles mains il allait finir. Celui qui l'achetait savait de quel atelier il sortait. Celui qui réparait les marmites, celui qui assemblait les seaux, celui qui vendait le grain : la plupart portaient un nom, et ce nom se prononçait sans effort particulier.
On raconte souvent cette étroitesse comme une chaleur. Elle en avait la couleur, et ce n'est pas faux. Elle avait aussi une autre face, moins racontée. Là où les visages se voient, il n'existe aucun endroit où se mettre à l'abri. Il fallait continuer à traiter avec celui dont le caractère déplaisait, cette année, l'année suivante, et encore après. Le rôle reçu à la naissance ne se quittait pas par une simple décision. Les prix, la qualité, le choix des personnes avec qui s'entendre : tout cela s'arrêtait à la limite du regard. Le fil qui reliait les gens les uns aux autres faisait aussi office de chaîne, et la chaîne était courte.
Dans cet espace-là, une chose devenait pourtant impossible : le travail expédié. Remettre un objet mal fait, c'était accepter par avance la gêne de la prochaine rencontre dans la rue. Un ouvrage négligé restait sur place, attaché à un nom, et un nom ne déménage pas. Aucun règlement n'imposait cela, aucune amende ne le sanctionnait. Ce qui tenait la qualité en place se résumait à une phrase que personne n'avait besoin de prononcer : on se reverra demain. Le lendemain n'était pas une idée abstraite. C'était la même rue, et la même personne au bout.
L'étroitesse a fini par peser plus lourd que sa chaleur. Une sortie existait, et on l'a empruntée. Cette sortie porte un nom très simple : la distance.
Effacer les visages a agrandi le monde d'un coup. Le monde s'est ouvert dans toutes les directions à la fois. Traiter avec un inconnu devenait possible, puis avec un autre, puis avec n'importe qui, sans rendre de comptes à personne. Quand quelque chose déplaît, on s'en va sans rien dire, et le suivant attend déjà. Personne ne retient personne. L'anonymat est une liberté, réellement, sans guillemets ni ironie — autant le noter ici, parce que la suite ne le dira plus.
La chose se voit aujourd'hui à l'état pur. Un objet choisi sur un écran arrive devant une porte. L'expéditeur n'a pas de visage ; la personne qui l'a déposé là n'en a pas davantage. Aucun regard n'en croise un autre, et l'affaire est réglée. C'est commode. Il n'y a rigoureusement rien à reprocher à ce dispositif.
Seulement, à mesure que les visages s'éloignent, quelque chose s'amenuise sans bruit. Traiter un peu sèchement un inconnu sans visage ne fait mal nulle part. Un numéro remplace le nom. Une formule prête d'avance remplace la phrase qu'il aurait fallu écrire. L'affaire finie, la relation se coupe net, et il n'en reste rien chez personne. Chacun de ces gestes devient facile pour une seule raison : il n'y a plus de visage en face. Rien là-dedans ne relève d'une décision. Cela se fait tout seul, un peu plus chaque fois.
Une autre observation de cette série suit le même glissement jusqu'au bout : le moment où le fait d'être traité comme quelqu'un cesse d'aller de soi et devient une place qui s'achète.
On a défait la chaîne courte. Le geste était juste, et il a réussi. De la même main, on a lâché le fil qui tenait les égards en place. Les deux étaient noués ensemble, et rien ne le signalait avant qu'on tire dessus.
La peine, elle, n'a pas disparu du monde. La politesse demandait un certain travail ; ce travail existe toujours, en quantité inchangée. Ce que chacun en assumait autrefois, une petite part, s'est rassemblé d'un seul côté. Le côté sans visage.
Expliquer sa situation depuis le début à quelqu'un qui ne la connaît pas, puis la réexpliquer au suivant. Avaler en silence un traitement bâclé, puisqu'il n'y a personne à qui le dire. Décider tout seul s'il faut faire confiance à un interlocuteur qui ne donne pas son nom. Aucune de ces trois choses ne s'annonce comme un travail. Elles en ont pourtant toute la lourdeur. Ce sont des heures, et elles sont prises sur la vie de quelqu'un. Simplement, le visage de qui paie ne se voit pas.
Le même déplacement se lit ailleurs sous une forme plus nette : l'effort de la personne qui franchit à pied les dernières dizaines de mètres a cessé de figurer sur une ligne du prix. La dépense, pourtant, n'a pas baissé. Elle est restée entière, un peu plus loin, du côté où personne ne regarde.
Reste la question de la date. À quel moment a-t-on lâché ce fil ? Qui remonte les observations ne trouve aucune limite nette. Il n'y a pas de veille, ni de lendemain.
Certains changements d'état ont un seuil. Un liquide devient solide à une température précise, et l'instant se note. Le passage observé ici n'a rien eu de tel. Les visages ne se sont pas éteints ensemble, un matin, d'un seul mouvement. À chaque gain de confort, une couche en moins ; puis une autre ; puis une autre encore. Chaque couche était mince, et personne ne renonce à un confort pour si peu. Quand on a enfin regardé, plus aucun visage n'apparaissait. Les changements de cette espèce ne se remarquent qu'après coup, et toujours sous la même forme : rien ne s'était annoncé.
Il existe en physique des forces dont la portée est minuscule. Elles tiennent fermement ce qui se trouve tout contre elles. Que la distance augmente un peu, et elles s'effondrent — pas de moitié, presque entièrement. Au-delà de quelques pas, rien ne vient les remplacer.
Les égards de l'échange en face à face ressemblaient probablement à cela. L'autre était là, il serait encore là le lendemain, et c'est cette proximité qui obligeait chacun à un minimum de soin. La délicatesse n'y demandait aucun effort moral particulier ; il suffisait d'être vu. Ce qui faisait tenir le monde étroit n'était donc pas une vertu supérieure. Le respect a d'abord été une affaire de distance. Il l'est resté.
Rien ici ne demande un retour en arrière. Peu de gens veulent vraiment retourner dans un monde où l'on ne choisit ni son métier ni les personnes avec qui traiter. Le confort et la liberté sont des cadeaux véritables, et il n'y a aucune raison de les rendre. L'ampleur de ce qu'on a lâché en échange n'apparaît qu'ensuite, faiblement, longtemps après le geste. Si un contour se dessine seulement maintenant, c'est que ce genre de perte se voit toujours ainsi.
Traiter avec soin quelqu'un dont le visage reste invisible est nettement plus difficile qu'avec un voisin. Cela revient à porter loin une force qui ne portait que de tout près. Des endroits y arrivent, et on peut en observer quelques-uns. Les endroits où cela échoue sont beaucoup plus nombreux, et ils ne se signalent pas.
Le même effacement vaut pour ces lignes. Aucun visage n'apparaît du côté d'où elles viennent, ni du côté où on les lit. Les changements sans seuil laissent peu de traces. C'est probablement cette part sans trace que l'on cherche ici.