Cinq graduations suffisent-elles à contenir un être humain ?
Une case divisée en cinq graduations tient dans très peu de place. Elle se glisse au bas d'une feuille, à la fin d'un entretien, à droite d'un nom, et il n'en faut pas davantage pour ranger quelqu'un. Le chiffre qui s'y inscrit voyage ensuite bien au-delà du moment qui l'a produit : il se lit, se transmet, se compare, longtemps après que la scène s'est refermée.
L'objection se présente d'elle-même. Cinq graduations suffisent-elles à contenir un être humain ? Non, évidemment. La réponse est si facile qu'elle prend toute la place, et ce qu'elle recouvre demande un détour plus long.
Un relevé d'observation garde la trace d'une expérience simple. Quelqu'un a posé une question unique à quatre teneurs de registre — quatre endroits où des traces de cette personne s'étaient accumulées. La question tenait en une ligne et demandait un avis sans ménagement. Qui est cette personne, ce qu'elle fait, où elle se trouve, à quelle époque : rien de cela ne ressort du relevé. Ce que sont ces quatre teneurs de registre ne s'en déduit pas non plus. Il ne reste que le contenu des quatre réponses.
Les quatre n'avaient pas regardé la même chose. Des endroits différents, des durées différentes, des scènes différentes. Ce qui restait dans un registre ne recouvrait presque rien de ce que gardait le suivant. Une seule personne, quatre dépôts qui ne se croisent qu'à peine.
Et pourtant, trois choses sont revenues des quatre côtés à la fois, sans concertation possible. Une correction qui atteint l'endroit décisif du premier coup. Une faiblesse reprise par un dispositif plutôt que par un effort de volonté. Des erreurs qui ne se reprochent à personne.
Ce constat compte, car ce qui vient ensuite pourrait faire croire l'inverse. Tout ne se fabriquait pas du côté de celui qui regarde. Ce qui reste visible depuis quatre points écartés ne dépend plus d'aucun d'eux. Déplacer l'œil et retrouver la même forme : c'est ainsi qu'on sait qu'elle appartient au corps regardé et non au trajet du regard. Le vocabulaire s'emballe un peu, et la remarque en dessous est petite : ce que quatre positions voient ensemble n'a pas été fabriqué par elles.
Les quatre divergent sur un fait unique. Trois des quatre registres portaient la même observation : cette personne parle peu. Aucun désaccord sur le fait lui-même. Chacun l'avait pourtant inscrite dans une colonne différente.
Le premier l'a rangée parmi les faiblesses : faute de mots, l'autre bord en est réduit à deviner, et une part de ses efforts tourne à vide. Le deuxième l'a inscrite du côté de ce qui lui revenait à lui — ces écarts d'interprétation, chez lui, faisaient de la matière. Le troisième l'a rangée parmi les forces : peu de mots, et pourtant, ce qui passe est dense.
Un fait observé, trois signes qui ne se rejoignent pas. Le fait, lui, n'a pas bougé d'un millimètre. Ce qui a décidé du signe, c'est ce que chacun de ces registres avait déjà chez lui.
Sur un deuxième trait, l'écart a pris une autre forme. Arriver tout près du résultat, s'en trouver content, et lâcher là : deux registres l'ont inscrit aux faiblesses, et la personne concernée l'a reconnu sans discuter. Un troisième, à la même question, a répondu qu'il n'avait rien observé de tel.
Ce registre-là ne se trompait pas. Ce qui s'y était accumulé, c'étaient des trajets menés jusqu'au bout, et rien d'autre. Depuis ce point, le trait ne se voyait pas : il se tenait derrière le reste.
Une chose cachée par ce qui se trouve devant elle et une chose absente produisent exactement le même vide. Aucune position ne permet à elle seule de séparer les deux ; il faudrait se déplacer, et on ne se déplace pas à l'intérieur d'un registre. La case, elle, ne fait pas non plus la différence. Une case vide reste une case vide, et se lira comme telle.
Ce qui s'est joué là ne tient pas à un ensemble trop vaste pour regarder les gens séparément. Ce mécanisme existe, et un autre relevé s'y est arrêté — au-delà d'un certain nombre, ce que chacun a de particulier se compense d'un cas à l'autre, et ce qui devient lisible n'est plus personne mais une moyenne —, mais il ne s'applique pas ici. Les quatre tenaient chacun le registre d'un individu précis, jamais celui d'une catégorie. Aucun n'a fondu personne dans une masse. Les valeurs ont divergé quand même.
Une prévision, faite avant les réponses, figure elle aussi au relevé : parmi les quatre, l'un rendrait sûrement la plus mince. C'est de là qu'est sorti un visage qui n'apparaissait nulle part ailleurs. Rien de mystérieux là-dedans. Ce qui s'était déposé chez ce teneur de registre n'était pas du genre attendu, et cela suffit à tout expliquer. La réponse ne dépendait pas de sa finesse, mais de ce qui s'était accumulé là.
Une réserve s'impose ici, sous peine de laisser croire à un tort. La personne qui avait posé la question a reçu les quatre réponses en riant. Elle a admis telles quelles les faiblesses relevées, et rien ne s'est envenimé ensuite. Aucune de ces réponses n'a fait de dégât. Ce relevé ne contient ni victime ni tort à réparer.
La pièce la plus simple du dossier n'apparaît qu'à la fin. Aucune des quatre réponses ne comportait d'endroit où écrire d'où le regard partait. Ni discrétion, ni arrangement : personne n'a caché quoi que ce soit, et on ne trouve cette colonne nulle part. Un registre retient la valeur ; la position depuis laquelle elle a été prise reste dehors.
La position, pourtant, ne s'évapore pas. Elle a fait une partie du travail, puis elle est sortie de la feuille. Ce qui venait d'elle continue de circuler, sous un autre nom. La valeur, elle, demeure — et, de reprise en reprise, elle prend l'aspect d'une propriété de la personne mesurée. Non plus « vu d'ici, cela se présente ainsi », mais « cette personne est ainsi ». Le passage d'un côté à l'autre n'a lieu à aucun instant repérable, et personne n'y assiste. Ce qui appartenait au point de vue se retrouve porté au compte de qui a été regardé.
Un glissement inverse traverse une autre de ces observations : quand les tâches d'une démarche passent une à une à d'autres mains, le volume diminue réellement, et le poids se rassemble pourtant sur la seule part qu'aucune main de remplacement ne peut fournir. Ce qui s'y rassemblait sur une personne lui revenait déjà ; ce qui vient se poser ici a été prélevé dans un registre qu'elle ne tient pas.
La question du début peut revenir. Cinq graduations suffisent-elles à contenir un être humain ? La grossièreté de l'échelle saute aux yeux, et c'est précisément pour cela qu'elle capte toute l'attention. On a beau multiplier les graduations, rien n'y change : dix crans, cent crans, ce qui manque n'est pas un cran de plus. Il manque une colonne d'une autre nature, celle où s'écrirait le point d'où la valeur a été prise. Sans elle, une échelle plus fine produit seulement des chiffres plus précis sur une provenance toujours absente.
Une valeur relevée sans son point de départ ne se refait pas. Le chiffre survit à la scène ; l'endroit d'où il a été pris s'efface avec elle, et le chiffre seul ne permet pas de le retrouver.
Quelque part, en ce moment, une main choisit l'une des cinq graduations pour quelqu'un. Ce qui s'inscrit là ressemble à une phrase sur cette personne. Une part de cette phrase décrit pourtant l'endroit où se tenait la main. Cette part n'a jamais eu de case, et elle voyage avec le reste.