Ce visage, qui a-t-il rapproché de qui ?
Dans un terrain laissé libre, un sentier finit toujours par apparaître. Personne ne l'a décidé, personne ne l'a dessiné. Il s'est creusé parce que des pas sont passés là, puis y sont repassés, et parce que l'herbe a fini par renoncer à se relever. Un sentier n'est pas un trait posé sur le sol : c'est ce qui reste d'un passage.
La trace travaille dans les deux sens. Le sol garde la forme des pas, et le sentier, à son tour, indique où poser le pied. Il tient aussi longtemps que le passage continue. Que personne ne vienne pendant une saison, et l'herbe se referme dessus sans avoir rien demandé.
Un sentier raconte aussi qui est passé. À l'endroit d'une hésitation, la terre s'élargit ; sous une charge lourde, elle s'enfonce un peu plus ; un détour ancien reste lisible longtemps après que la raison du détour a disparu. Le sol ne juge rien de tout cela. Il se déforme, simplement, sous ce qui l'a traversé.
Il existe aussi des lignes peintes. Elles prennent l'apparence des chemins, parfois de façon plus convaincante que les chemins eux-mêmes : plus nettes, plus lisibles, achevées d'un seul geste. De loin, rien ne les en sépare. De près non plus, tant qu'on ne regarde pas sous la peinture.
Sur l'emballage d'un objet, dans un rayon quelconque, il arrive qu'un visage soit imprimé, avec un nom. Ce sourire apparaît avant même le contenu. Quelques acheteurs disent s'en trouver un peu rassurés. Un rayon qui n'avait aucun visage en compte soudain un, et l'air y semble légèrement adouci.
Ce qui est posé sur le papier tient pourtant dans quelques couches de lumière et d'encre. La ressemblance est exacte : la façon de rire, le plissement des yeux, tout appartient bien à cette personne. Mais la main tendue n'atteint pas l'endroit. Et une apparence de ce genre a presque toujours été arrangée d'avance pour sembler proche. Sembler proche et se tenir près restent deux choses distinctes.
Reste à savoir de quoi la proximité était faite. Une photographie n'en fournit qu'un morceau. Il y manque le pressentiment de croiser demain la même personne. Il y manque la petite tension attachée à une chose bâclée : le moment gênant, à la rencontre suivante. Il y manque la crainte minuscule de voir une expression se durcir en face, si le prix monte trop haut. La proximité reposait sur ce paquet de tensions modestes, davantage que sur la vue d'un sourire.
Un commerce resté étroit devait fonctionner avec ces matériaux-là : le cercle où un objet se fabriquait puis servait était assez restreint pour que les deux bouts se reconnaissent, et le prix d'un travail bâclé se payait plus tard, en gêne, à la rencontre suivante. Le respect, sous cette forme, ne portait qu'à courte distance.
Ce qui a été recollé sur l'emballage, c'est le tracé. Le passage, lui, n'est pas revenu. Il y aurait de quoi en tirer une formule très générale sur les apparences qui survivent aux forces dont elles étaient nées — autant le dire simplement : le dessin est là, le chemin n'y est pas.
L'image n'enregistre pas la façon dont l'objet a été manipulé aujourd'hui, ni s'il a été marchandé, ni s'il a été reposé n'importe comment. Un visage imprimé ne prend jamais l'air gêné. Une ligne peinte ne se creuse pas sous les pas : mille personnes peuvent la suivre, elle garde la même épaisseur au même endroit et ne retient rien de ceux qui sont passés.
Devant le rayon, la sensation d'un regard échangé se produit malgré tout. Elle n'emprunte qu'un seul chemin. Le visage imprimé ne voit pas de quel air quelqu'un se tient devant lui, et ne gardera aucun souvenir des gestes subis par l'objet. Une relation suppose deux directions ; il n'en subsiste qu'une.
Ce déséquilibre passe inaperçu parce qu'il ne coûte rien sur le moment. Un vis-à-vis qui ne garde aucune trace du traitement reçu par l'objet rend la négligence indolore. Le sourire imprimé accepte tout, indéfiniment, avec la même intensité.
Rien de cela ne rend le sentier aimable par nature. Un chemin creusé par l'habitude oblige à marcher où d'autres ont marché, et il ne facilite rien à qui voudrait passer ailleurs. Une ligne peinte ouvre au contraire des trajets que personne n'avait ouverts, et permet d'arriver quelque part sans connaître le terrain. Ce n'est pas rien. La question n'est pas de savoir laquelle des deux vaut mieux, mais ce que chacune transporte.
Observé d'un peu plus près, ce sourire ne s'adresse d'ailleurs à personne en particulier. Le même visage, le même angle, la même façon de rire se retrouvent sur ce rayon-ci, sur un autre situé très loin, et sur quantité d'emballages reproduits à l'identique. Le nombre exact importe peu ; il se compte au moins en milliers.
Ailleurs, c'est le nom qui s'efface : un numéro le remplace dès que le registre devient trop vaste. Un dispositif ne peut pas s'arrêter sur chacun séparément, et l'accueil qui s'adresse à quelqu'un en particulier finit presque toujours par avoir un prix.
Un visage préparé pour une personne, dès lors qu'il se laisse reproduire sans limite, cesse d'appartenir à quelqu'un en particulier. Croire échanger un regard revient à se trouver devant l'un des exemplaires : celui qui se présente de la même façon à n'importe qui.
Ce que la reproduction distribue ne s'arrête pas au visage. La légère détente éprouvée devant le rayon se retrouve, découpée à peu près pareillement, chez tous ceux qui ont reçu la même image. Cet adoucissement de l'air n'était peut-être pas un événement arrivé à une personne. Plutôt une réaction rejouée à l'identique partout où la ligne a été peinte, à la même profondeur, avec la même durée.
Un chemin, lorsqu'il fonctionne, rapproche deux points. Il raccourcit la distance entre un endroit et un autre, et le sol finit par en porter la marque quelque part.
La question se pose donc dans ces termes : ce visage, qui a-t-il rapproché de qui ? L'acheteur et la personne qui sourit sur le papier, peut-être pas : entre ces deux-là, rien ne s'est creusé, et le sourire ne saura jamais qui l'a regardé. Ce qui s'est rapproché se trouve peut-être ailleurs, du côté de celui qui vend et des chiffres qu'il suit.
Peut-être. Rien n'autorise encore à le poser comme acquis. L'observation tient pour l'instant en une phrase : la ligne relie deux points bien visibles, et la terre, elle, s'est tassée à un endroit dont il n'est jamais question. Il reste assez de raisons pour aller regarder de ce côté-là.