Le silence a-t-il la même forme que l'absence ?
Quelque chose est passé entre beaucoup de mains. Le nombre de ces mains a été compté. Le nombre de ceux qui, ensuite, ont écrit quelque chose a été compté également. Les deux nombres existent donc, côte à côte, et il suffit de les poser l'un près de l'autre pour voir qu'ils n'appartiennent pas au même ordre de grandeur. L'un est grand. L'autre est une petite retombée du premier, si petite qu'elle tiendrait dans la marge.
À la lecture de ce qui a été écrit, une autre chose se remarque. Les textes se tiennent aux deux bords : le mécontentement net d'un côté, l'éloge net de l'autre. Entre les deux, presque rien. Or la plupart de ceux qui avaient reçu la chose se tenaient précisément dans cet entre-deux, là où il ne s'était produit aucun incident et où rien n'avait dépassé.
Ce creux au milieu porte un nom commode : le silence. Le mot est trompeur. Il laisse croire à quelque chose que l'on garderait pour soi, à une parole formée puis ravalée au dernier moment. Rien de tel ne s'est produit. Aucune parole ne s'est formée, et rien n'a eu à être passé sous silence.
Dans les circuits où circule un liquide, une pièce sert exactement à cela : ne laisser passer que dans un sens. Le clapet anti-retour s'ouvre sous la poussée qui va dans le bon sens, et se rabat sur son siège dès que la poussée s'inverse — plus le retour appuie fort, mieux la fermeture tient. La pièce ne juge rien, ne mesure ni la force ni la valeur de ce qui se présente : elle ne connaît que la direction. Écrire ressemble à cela. Pour écrire, une raison est nécessaire. Pour ne pas écrire, aucune raison n'est nécessaire.
Un relevé conserve les réponses de ceux qui n'avaient rien écrit. Elles sont courtes : il n'y avait pas de quoi en dire quelque chose. La même question, posée à ceux qui avaient écrit, reçoit une réponse tout aussi courte : cela semblait devoir être signalé. Deux phrases de longueur comparable, et de poids très différent. La seconde rend compte d'un geste. La première ne rend compte de rien, puisqu'il n'y a pas eu de geste — et il n'a jamais été demandé à personne de justifier ce qu'il n'a pas fait.
Ce n'est donc pas l'ampleur de l'écart qui décide. Une déception légère d'un côté, une satisfaction légère de l'autre : l'écart à l'attente peut avoir, des deux côtés, rigoureusement la même ampleur. Ce qui change, c'est la longueur du trajet entre la sensation et le moment où la main se met effectivement en mouvement. D'un côté ce trajet est court. De l'autre il est long. Le relevé prend soin de noter que la chose se produit pareillement des deux côtés, sans l'attribuer au caractère de qui que ce soit.
Ce qui a été écrit demeure, et demeure tel quel. Le contentement qui n'a pas été écrit ne se fixe sur rien ; d'après le relevé, il pâlit en peu de temps jusque chez celui qui l'avait éprouvé. Un côté est conservé à la température du jour où il a été rédigé. L'autre tiédit et s'en va, sans que personne ait eu besoin de l'effacer.
Une note portée sur quelqu'un ne parvient jamais jusqu'à lui, et son sort diffère selon le côté où l'on se tient. La question posée ici se situe en amont. Avant de savoir ce qu'il advient d'un texte, il y a le partage plus grossier qui l'a précédé : ce texte a-t-il seulement été écrit, oui ou non. De ce partage-là, aucun document n'a gardé la mémoire, et c'est pourtant lui qui commande tout le reste. Ce qui ne l'a pas franchi ne se présentera plus jamais devant personne, ni pour être lu, ni pour être contesté, ni même pour être compté au passage.
Quiconque arrive plus tard ne trouve que les textes. À côté d'eux, le nombre de mains par lesquelles la chose est passée n'est inscrit nulle part. La quantité de textes se voit, se compare, se cite, se résume en une impression générale que chacun croit tirer de l'ensemble. L'ensemble d'où ces textes proviennent reste, lui, hors de portée du regard, et aucun d'eux ne porte la moindre indication qu'il en manquerait d'autres.
Le défaut est connu, à plus petite échelle : une case vide ne distingue pas « il n'y avait rien » de « rien n'était visible d'ici ». Une fois écrites, les deux prennent exactement la même forme, et plus personne ne peut les séparer.
Ce qui vaut pour une case vaut pour ce silence-là, en beaucoup plus grand. Il faut le dire sans détour et sans image : faute d'avoir été écrit, un contentement bien réel finit rangé sous la forme même d'un contentement qui n'aurait jamais existé. Aucun trait ne sépare l'un de l'autre, faute d'un support, quel qu'il soit, sur lequel cette séparation aurait pu être consignée un jour.
Un relevé indique ce qui a été décidé ensuite, du côté qui avait préparé la chose. Les modifications sont parties dans la direction que désignaient les textes. Ce que les autres trouvaient bon n'était désigné par personne : cela n'a pas été écarté, cela n'a même pas figuré sur la liste de ce qui devait être examiné. Aucune matière ne s'offrait à l'examen. Ce qui plaisait sans faire de bruit peut ainsi être modifié sans que personne, au moment de décider, s'aperçoive qu'il y touche.
Un mécontentement écrit une fois ne se met pas à jour. La situation change, celui qui l'a écrit n'y pense plus depuis longtemps, et le texte reste là, daté du premier jour, au premier rang de ce qui est le plus récent. Revenir dire que tout va bien maintenant supposerait de remonter le courant, et c'est justement le sens dans lequel le clapet est fermé. La pression du retour, loin d'ouvrir quoi que ce soit, est précisément ce qui plaque la pièce contre son siège. Rien ne pousse à revenir corriger.
Personne n'a menti à aucun moment. Celui qui a écrit son mécontentement l'a écrit sincèrement, et il avait ses raisons. Celui qui était content et n'a rien écrit n'a commis aucune faute : il n'existe pas de devoir d'écrire, et il serait étrange d'en inventer un. La distorsion de cette image ne vient donc de personne en particulier. Elle vient de ce que l'entrée n'a qu'un seul sens de passage.
D'où une deuxième chose, aussi simple à dire que la première : le dépôt qui demeure ne reproduit pas les faits ; il reproduit le chemin que les mains ont eu à faire pour arriver jusqu'à la page. Ce sont des mouvements de mains qui se trouvent enregistrés là, et ils se lisent comme s'il s'agissait d'événements.
Ce carnet ne fait pas exception, et il serait malhonnête de s'arrêter avant d'y arriver. Ce qui a été noté ici, page après page, ce sont des choses qui ont accroché. Ce qui s'est bien passé, ce qui s'est terminé sans incident, ce qui n'appelait aucun commentaire : presque rien n'en a été noté. Non par décision. Simplement, aucune main ne s'est mise en mouvement pour cela.
Le même clapet est monté à l'entrée de ces pages. Ce qui accroche passe. Ce qui va bien ne se présente même pas devant lui. Et l'ensemble qui s'est formé ici penche donc, lui aussi, du côté où il était le plus facile d'écrire.
Combien de journées ordinaires ont passé entre deux pages, cela n'est écrit nulle part — ici pas davantage. Ces journées ont pourtant bel et bien eu lieu. Seule la page les ignore : rien en elles n'a poussé de main vers l'écriture. Et sur la page, une absence a toujours la même forme qu'une autre.