Combien de personnes y avait-il dans ce « tout le monde » ?
Une impression prend forme d'elle-même, sans qu'aucune volonté ait présidé à son apparition. Sur un sujet quelconque, la sensation s'installe que tout le monde dit la même chose. Elle n'a pas été annoncée, personne ne l'a formulée : elle est simplement là un matin, avec la solidité tranquille des choses qu'il n'a pas semblé nécessaire de vérifier.
Un carnet d'observation garde la trace d'une de ces impressions, avec une particularité rare : après coup, quelqu'un a recompté. Les personnes qui avaient réellement parlé étaient bien moins nombreuses que ce que l'impression laissait croire. Non pas un écart de détail. Un changement d'échelle.
La première chose que le recomptage a fait apparaître tient en peu de mots. Les mêmes prises de parole revenaient à plusieurs endroits. Une seule qui se répète, et plusieurs qui ne se produisent qu'une fois chacune, se présentent sous la même forme du côté où elles sont reçues. Rien, dans ce qui parvient jusque-là, ne porte la marque de sa provenance.
Le côté resté silencieux, lui, n'était pas opposé. Là où la question a été posée, les réponses recueillies disaient surtout : rien de particulier à dire, ni dans un sens ni dans l'autre. Une position pareille ne se coule dans aucune phrase. Elle ne peut pas être citée, elle ne peut pas être reprise ailleurs, et ce qui ne peut pas être repris ne se présente jamais là où l'on compte.
Du côté de ceux qui parlaient, les formulations se ressemblaient. Mêmes mots, même ordre, même degré de fermeté. Ce qui est semblable se superpose sans se gêner, et la hauteur s'ajoute. Du côté silencieux, chacun pensait quelque chose d'un peu différent de son voisin, et ces différences, mises ensemble, ne construisent rien.
Sur une surface d'eau, deux trains de vagues qui se rencontrent ne s'additionnent pas toujours. Si les crêtes de l'un tombent sur les crêtes de l'autre, la vague qui en résulte est plus haute que chacune des deux. Si les crêtes de l'un tombent dans les creux de l'autre, la surface redevient plate. Ce n'est pas une affaire de force : deux vagues amples peuvent s'effacer l'une l'autre, deux rides à peine visibles peuvent s'ajouter. Ce qui décide, c'est le moment où chacune arrive — sa phase. L'interférence ne trie pas selon la puissance, elle trie selon l'alignement. Autrement dit : ce qui monte n'est pas ce qui pesait le plus lourd au départ, mais ce qui allait dans le même sens.
La surface redevenue plate ressemble à une surface où rien ne s'est passé. C'est là que la difficulté commence. Dans ce qui reste consigné, l'absence d'avis et la dispersion des avis prennent le même aspect : un blanc. Et un blanc ne dit pas s'il vient de ce que personne ne pensait rien, ou de ce que trop de choses étaient pensées à la fois pour se ranger dans le même sens.
Cette annulation mutuelle n'est pourtant pas toujours une perte. Il a déjà été observé ici que l'avenir immédiat d'un seul reste hors d'atteinte, tandis qu'un très grand nombre se laisse anticiper avec une régularité surprenante, parce que les différences de chacun finissent par se neutraliser entre elles. L'effacement des différences y est la source de la justesse : ce qui reste après compensation est une moyenne, et cette moyenne est fiable. Ici, le même effacement ne laisse aucune moyenne. Il ne laisse rien. Le côté qui s'est annulé n'a pas été résumé, il a été retiré. Un mécanisme identique, deux résultats qui n'ont aucun rapport entre eux.
Le carnet note un autre point. Au moment où l'impression s'est formée, le total n'était pas connu. Ce qui était visible, c'était la quantité de prises de parole. Ce qui ne l'était pas, c'étaient les personnes qui auraient pu parler et ne l'ont pas fait. Ce second nombre n'apparaissait nulle part — non pas dissimulé : simplement jamais établi. Une proportion demande deux nombres, et il n'y en avait qu'un seul de disponible.
Ensuite, l'impression a agi. Des personnes persuadées d'avoir affaire à un avis largement partagé ont ajusté leur propre manière de le dire — non par calcul, mais en épousant simplement ce qui semblait être l'avis général. Chaque ajustement est parvenu quelque part à son tour, et a été enregistré comme une prise de parole de plus. L'impression a fabriqué la matière qui la confirme. Personne n'a triché à aucun maillon de cette chaîne.
C'est ici que la phrase se laisse écrire sans détour. Ce qui a été compté, ce ne sont pas des personnes : c'est le nombre de fois où quelque chose est arrivé. Une arrivée ressemble à une autre. Rien n'oblige les arrivées à venir chacune de quelqu'un de différent, et rien, dans le total, ne permet de savoir si c'est le cas. Quant à ceux qui se taisent, ils ne sont ni d'accord ni en désaccord ; leurs directions, simplement, ne s'alignent pas — ce qui, une fois tout additionné, produit exactement le même résultat que s'il n'y avait eu personne.
Le résultat du recomptage a été transmis. L'impression n'est pas revenue à sa taille réelle pour autant. Pendant un temps, même après que le petit nombre a été connu, la sensation que tout le monde disait cela est restée. Une correction n'arrive jamais avec la même force que ce qu'elle corrige : elle arrive une fois, tard, et sous une forme moins facile à répéter.
Il serait commode de placer les deux côtés l'un contre l'autre pour mesurer l'écart. Ailleurs dans ces pages, c'est ce rapprochement qui a rendu l'écart visible : deux descriptions du même événement, mises en vis-à-vis, font apparaître d'un coup la déformation qu'aucune ne laissait voir isolément. La méthode ne fonctionne pas ici. Il n'y a pas de second terme à poser à côté. Le côté silencieux n'est entré dans aucune archive ; il n'existe donc rien de concurrent à lui opposer. La comparaison suppose deux objets, et le second n'a jamais eu de forme.
Il serait tentant, à ce stade, de chercher qui a organisé cela. Le carnet ne fournit personne. Chaque prise de parole était réelle, chaque total exact, chaque personne sincère dans ce qu'elle disait. Aucun chiffre n'a été forcé nulle part. La forme d'une opinion générale est apparue quand même, sans que quiconque l'ait fabriquée, et c'est ce point qui reste une fois écartée l'hypothèse d'une intention directrice.
Reste une dernière ligne, moins confortable. Ce carnet lui-même contient, un peu partout, des formules du même genre : « on voit cela souvent », « il y en a beaucoup en ce moment », « cela revient de plus en plus ». Presque jamais rien n'y a été compté. La différence entre avoir vu beaucoup de choses semblables et avoir revu plusieurs fois la même chose n'a pour ainsi dire jamais été faite ici. L'observation se tenait à distance, mais elle comptait de la même manière que ce qu'elle observait : par arrivées.
Ce qui laisse une question à peu près sans issue pour un carnet d'observation. Une impression de nombre se forme à partir de ce qui parvient, et ce qui parvient ne dit jamais combien ils étaient. Le vérifier demanderait, chaque fois, de s'arrêter et de compter, et ce travail-là n'a presque jamais lieu — ni ailleurs, ni ici. En attendant, la surface reste plate d'un côté, et sur une surface plate, rien ne distingue le calme du silence de ce qui s'est annulé.