Reste-t-il un endroit au milieu ?
Il existe un relevé où un sujet a fini par tenir en deux façons de le dire. Avant le classement, il y en avait davantage. Elles ne se ressemblaient pas tout à fait : chacune décalait un mot, une réserve, une hésitation. Rien dans le relevé n'indique qu'une volonté de les réduire soit intervenue.
L'opération notée est modeste. Dire vite, et pour dire vite, rapprocher ce qui se ressemble. Le procédé se résume à quelques gestes ordinaires : garder le trait commun, laisser tomber l'écart, s'arrêter dès que le texte tient dans le format prévu. Deux ensembles se sont formés. Autour d'eux est resté ce qui n'entrait exactement dans aucun des deux.
Ce reste n'a pas été rangé dans une troisième colonne. Le relevé est précis sur ce point. La plupart des formulations demeurées dehors ont été rattachées à l'ensemble le plus proche. Personne n'en a été averti. Aucune procédure ne prévoyait qu'on le soit.
Sur une crête, l'eau ne stationne pas. Son versant ne dépend ni de son volume ni de sa force, mais de l'endroit exact où passe la ligne de partage des eaux. Quelques pas d'écart, et le bassin n'est plus le même. Pour le dire simplement : le classement ne se lit pas depuis ce qui est classé.
Quelque temps plus tard, les façons de dire intermédiaires ont disparu du relevé. Ce qui est noté n'est pas une interdiction. Les propos tenus depuis l'entre-deux se voyaient lus, par les deux ensembles à la fois, comme venant de l'ensemble d'en face. Aucun n'a été contredit. Une appartenance leur a été attribuée. Les deux lectures ne se sont pas concertées. Chacune, de son côté, disposait d'un emplacement libre où ranger un propos qui ne lui appartenait pas, et il portait, des deux côtés, la même étiquette.
Ce moment-là passe inaperçu pour une raison simple. Il n'a jamais l'allure d'un refus. Le propos du milieu est reçu, répété, parfois approuvé — mais du côté où il n'a pas été dit. Il continue de circuler, doté d'une origine qui lui a été assignée sans que celui qui l'a formulé en soit informé. Rien, dans la manière dont il se transmet ensuite, ne réserve de case où consigner cet écart : le propos figure d'un côté, la provenance qu'on lui prête de l'autre, et aucune colonne ne les met en regard.
La ligne, elle, a été tracée après coup. Elle est née d'un besoin de brièveté, un jour, dans un effort de concision dont on a depuis perdu la trace. Et pourtant, une fois tracée, ses deux côtés donnent l'impression d'avoir toujours été ainsi, comme si le sujet possédait depuis le début deux faces et qu'il ait suffi de les nommer.
Le relevé note ensuite un mouvement lent. Une personne lue une fois d'un côté se met, par la suite, à employer les mots de ce côté-là. En face, la réciproque se vérifie. Les manières de parler se rapprochent des deux ensembles au lieu de s'en éloigner. Le document ne garde trace d'aucune consigne qui aurait demandé ce rapprochement.
Ce qui se retient n'est pas ce qui a été le plus fréquent. Un autre passage de ce carnet observe qu'un message qui approuve ne survit pas à sa propre lecture : ces messages occupent pourtant, à eux seuls, le gros du volume échangé, et la mémoire n'en restitue rien ensuite. Ici, le tri porte sur la forme plutôt que sur le nombre. La version à deux ensembles se raconte en une phrase ; les nuances d'avant n'en avaient pas.
D'où la commodité, sur laquelle le relevé insiste. Deux ensembles, cela se transmet, cela se retient, cela se tranche. Une parole du milieu, elle, commence chaque fois par établir qu'elle est du milieu : avant de dire quoi que ce soit, elle emploie son tour de parole à expliquer qu'elle existe. Ce préambule n'entre pas dans les résumés. Il occupe l'espace que les deux autres formulations consacrent déjà à leur contenu, et ce qui finit par être entendu, c'est surtout la partie qui précède le propos. Ce supplément se paie à l'ouverture de chaque phrase, et il ne se capitalise pas.
C'est à cet endroit que le mot « milieu » cesse d'être exact. Une place vide suppose une place. Dans cette forme-là, le milieu n'est pas un siège inoccupé : il n'y a pas de siège. Rien n'a été retiré, rien n'a été refusé ; la disposition n'en comportait aucun.
Ailleurs dans ce carnet figure un cas voisin : deux libertés inscrites côte à côte, au même rang, dans un même document, dont l'une vient sans que rien soit demandé tandis que l'autre n'existe que si l'on s'en saisit. Le cas présent n'est pas celui-là. La question n'est pas ce qui sépare l'entrée de la sortie. La question est qu'il y a deux entrées.
Le relevé contient d'ailleurs beaucoup de chemins pour entrer dans l'un ou l'autre ensemble. Une simple ressemblance suffit. Un détail partagé suffit. En revanche, aucun chemin vers « ni l'un ni l'autre » n'y est consigné. Non pas un chemin coûteux : un chemin qui ne figure pas.
Deux eaux séparées par une crête ne se rejoignent plus ensuite. Elles peuvent longer la même vallée et recevoir la même pluie ; elles appartiennent désormais à des bassins qui ne communiquent pas. Ce n'est ni une sanction ni une épreuve. C'est une conséquence de l'endroit où passe la ligne.
Dans cette suite d'opérations, aucune intention n'est repérable. Celui qui a classé cherchait la brièveté. Ceux qui ont lu cherchaient à comprendre vite. Ceux qui ont été rattachés n'ont rien su. Aucun de ces gestes, pris à part, ne divise rien. La coupure apparaît quand ils s'additionnent, et sa date reste introuvable : aucune opération isolée ne peut la porter, donc aucune ne l'a enregistrée. La forme à deux se maintient sans que personne y veille : elle coûte simplement moins que la forme d'avant, et le relevé montre qu'elle a tenu seule.
Le coût, lui, subsiste. Il a seulement changé de porteur. Il revient désormais à ceux dont chaque phrase commence par défaire le rattachement qu'on leur a fait. Ce travail-là n'apparaît sur aucun compte rendu. Il ne produit pas d'énoncé citable. Il se refait à zéro à chaque conversation, et il porte sur une position que la disposition ne reconnaît pas.
Reste une remarque, et elle concerne ce carnet. Ces relevés coupent eux aussi, et toujours en deux. Celui qui paie et celui qui reçoit. Puis celui qui regarde et celui qui est regardé. Couper rend l'écriture possible : deux ensembles, une formule brève, un relevé qui se tient jusqu'au bas de la page.
La ligne d'ici n'a pas eu d'auteur décidé à la tracer, et celle de ces pages non plus. Alors la question ne serait pas de savoir qui l'a voulue. Elle serait plutôt : combien de ces pages ont été écrites sans couper en deux ? Le compte n'a pas été tenu.