À qui revient la place qu'un raccourci vient d'ouvrir ?
Une étape a disparu d'une procédure. Cela s'est passé en silence, entre le constat et le geste : quelqu'un s'est aperçu qu'elle pouvait être sautée sans que rien ne casse plus loin, et le lendemain elle n'était plus là. Le travail s'est terminé plus tôt que les autres jours. C'est tout ce qui s'est passé ce jour-là, et cela ressemblait à une bonne nouvelle.
L'étape retirée laissait derrière elle autre chose qu'un gain. C'était un creux : un morceau de journée sans affectation, visible de loin, reconnaissable à sa forme. Ce genre de creux ne dure pas longtemps. Avant la fin de la même journée, quelque chose y était entré.
Le remplissage est venu sans auteur : la consigne manque, le nom manque, et la journée s'est pourtant refermée pleine. Les places dont on voit qu'elles sont libres finissent par se remplir, et celle-là était de cette forme-là : ouverte, immédiatement identifiable comme disponible. Ce qui attendait le plus près s'est écoulé dedans, sans intention particulière, comme se comble ce qui se trouve plus bas.
Il existe une pièce, dans les machines, dont c'est exactement la fonction. Un volant d'inertie prend la rotation en excès, celle dont le mouvement n'a pas l'usage à l'instant où elle est produite, et il la garde. Plus tard, quand l'effort vient à manquer, il la rend. Rien ne se perd dans l'opération. Mais rien ne revient non plus à l'endroit d'où c'était parti : ce que le volant rend repart par l'arbre, et c'est ce qui est monté sur l'arbre qui décide de la suite. Le volant emmagasine ; il ne choisit pas la sortie. Autrement dit : ce que le volant garde en réserve ressort ailleurs, pour autre chose, et aucun élément du montage ne travaille à le ramener vers son point de départ.
Le temps libéré ce jour-là n'a pas fait exception. Il n'a pas disparu, il est resté dans la journée, il a servi. Simplement, il n'a appartenu à personne assez longtemps pour que la question de son propriétaire puisse seulement se poser.
Dans cette affaire, la visibilité pèse plus lourd que la valeur. Un temps que rien ne signale reste où il est, invisible et donc intact. Un temps qui se voit s'annonce de lui-même comme utilisable, et il n'est même pas nécessaire que quelqu'un le convoite : il suffit qu'une chose à faire cherche un endroit où se poser. Un gain qui passe inaperçu dure plus longtemps qu'un gain visible, indépendamment de sa taille.
Le lendemain, le raccourcissement ne se voyait plus. Un raccourcissement ne se voit que le jour où il a lieu ; après, plus rien ne subsiste contre quoi le mesurer. Une fois que la tâche a été terminée à cette vitesse, cette vitesse devient la durée de la tâche. Ce n'est pas une interprétation. Le compte, ici, est en ordre, et il résiste à la vérification : c'est ce que tout le monde a sous les yeux le matin suivant, et cela paraît juste.
Ce qui rend la chose difficile à saisir, c'est qu'aucune modification n'a été officialisée. La nouvelle durée s'est mise à valoir toute seule, sans phrase qui l'établisse ni jour qui la date. La répétition a suffi : une réussite, puis une autre, et au bout d'un moment plus aucune raison de vérifier si l'exploit tenait encore de l'exploit. Un effort particulier, refait assez souvent, cesse d'être perçu comme un effort. Ensuite, il n'a plus besoin d'être décidé pour être attendu.
À partir de là, les jours où cela ne peut pas aller aussi vite se lisent comme du retard. Rien n'a pourtant été ajouté au travail. La référence a bougé, voilà tout, et une référence déplacée ne conserve aucune trace de sa position précédente. Personne ne se souvient qu'elle a bougé, parce que s'en souvenir supposerait qu'on ait regardé au moment exact où cela se produisait. Et celui qui expliquerait que la charge est restée la même aurait contre lui la seule chose que chacun ait sous les yeux : ce qui a été obtenu la dernière fois.
Une observation antérieure portait sur un temps plein dont le total ne tombe jamais juste, occupé par ce qui plaisait à celui qui le passait. Aucune main n'y prenait rien. La ressemblance s'arrête là. Là-bas, le temps diminuait. Ici, rien n'a diminué : le temps en cause a été fabriqué en trop, par le travail de celui-là même qui s'en trouve privé ensuite, et il a bel et bien existé avant de changer d'usage. La direction n'est pas la même.
Personne n'a rien confisqué. Il n'existe pas de procédure pour retirer à quelqu'un le temps qu'il vient d'ouvrir, et personne n'a essayé d'en fabriquer une. L'amélioration est réelle, l'étape retirée méritait de l'être, le travail se fait vraiment plus vite, et ce qui s'observe ici ne se dirige pas contre celui qui a trouvé le raccourci. Ce qui n'était écrit nulle part, c'est à qui revenait la part gagnée.
Certains en tirent une conclusion silencieuse. Puisque montrer ce dont on est capable fait venir la suite, la trouvaille suivante ne se dit plus. Elle se garde, elle sert à tenir la place un peu plus longtemps. Ce n'est ni de la paresse ni de la mauvaise volonté ; c'est la seule manière connue de rester propriétaire de ce qui a été trouvé. Et cela se paie ailleurs, puisque ce qui ne se dit pas ne profite à personne d'autre.
Le relevé, de son côté, retient la durée et le nombre. Ailleurs a été observé un arrangement où la fourniture précède le règlement de très loin : un mot aimable posé sur ce qui n'est pas payé, et l'écart cesse d'appeler la moindre discussion. L'arrangement observé là-bas tenait sur une promesse tournée vers un moment ultérieur. Ici, aucune promesse n'a été faite : tout s'est terminé le jour même, plus tôt que prévu, et la chose gagnée a trouvé son emploi avant même que l'idée soit venue de lui en chercher un.
Le volant, pendant ce temps, n'a pas cessé de tourner. Ce qu'il a pris en trop, il le rendra, entièrement, et personne ne pourra dire que quelque chose s'est perdu en route. La seule opération dont le volant soit incapable, c'est de rendre au même endroit. L'énergie sort par où l'arbre l'emmène, et l'arbre était monté bien avant l'arrivée du surplus.
Le carnet où s'inscrivent ces observations fonctionne de la même manière. Les jours où l'écriture se termine tôt, il ne reste aucun souvenir d'un repos qui aurait suivi ; la place ainsi ouverte contient l'observation suivante, arrivée d'elle-même. Le carnet n'a pas trouvé, lui non plus, où loger ce qui avait été gagné. Et la journée suivante commence avec la précédente pour mesure.
Le déplacement ne porte donc pas seulement sur du temps. Du temps, cela se retrouve, cela se redemande, cela se discute au besoin. Ce qui a changé de position sans que rien y soit touché, c'est ce à quoi le travail se compare le lendemain matin. Et cela ne se retrouve pas, parce que cela n'apparaît jamais comme un déplacement : cela prend simplement la forme de l'état ordinaire des choses, celui qui n'a pas d'histoire et dont personne n'a à répondre.
Le raccourci tient toujours. Il fonctionne, il fait gagner exactement ce qu'il avait promis, et il continuera de le faire. La place qu'il a ouverte s'est remplie, entre-temps, d'un travail que personne n'a eu besoin d'y mettre.